Sélectionneur de l’équipe de France HandSourd, Thibaud Robert a décroché à Tokyo la médaille de bronze des Deaflympics, sorte de Jeux olympiques réservés aux sourds et malentendants. Dans cette année sans compétition, il évoque le développement de la discipline.

Comment se sont déroulées les retrouvailles de janvier à la Maison du handball à Créteil ?

Comme on peut l’imaginer… Des liens se sont créés au Japon pendant ces trois semaines d’une intensité folle. Les joueurs étaient ravis, impatients de se retrouver, de partager ce stage avec l’équipe de France HandFauteuil. Nous avons eu droit à une cérémonie très bien organisée, avec la présence du président, Philippe Bana, et, sincèrement, je trouve que c’est vraiment mérité eu égard à l’investissement de chacun d’entre-eux.

Mourad Bounouara, le conseiller technique national en charge du ParaHand, disait que cette aventure vécue au Japon était comme hors du temps…

Il ne faut pas oublier que nous ne sommes tous que des amateurs, peu habitués à partir aussi longtemps, aussi loin de nos familles. Peu habitués, aussi, à vivre trois semaines ensemble. Ça aurait pu être difficile à gérer. Ça s’est, au contraire, déroulé dans des conditions excellentes.

Qu’est-ce que cette médaille de bronze des Deaflympics a concrètement changé ?

Pas mal de choses en vérité. Nous n’étions pas forcément attendus en dépit de la médaille de bronze décrochée à l’Euro en 2024. Au Japon, nous nous sommes réellement confrontés à des équipes de très haut niveau, nous avons performé, et ça change sans doute le regard d’ensemble sur la pratique. Cette médaille crédibilise, comme elle crédibilise l’existence de cette équipe de France. Les gens nous connaissent désormais, nous allons sans doute être un peu plus visibles, comme nous l’avons été au long de la compétition au Japon. Cela se ressent d’ailleurs, un peu, dans les clubs, dans les gymnases le week-end… Les joueurs ont eu droit à de petites cérémonies, ils sont passés de joueur amateur inconnu à joueur amateur médaillé dans l’une des plus importantes compétitions au monde.

Un cycle de quatre ans est désormais ouvert, avec le Championnat du monde 2027, puis les Deaflympics 2029 à Athènes. Comment utiliser au mieux ces trois prochaines années ?

Repartir sur une nouvelle phase, trouver une autre motivation n’est pas chose aisée. Il y a plusieurs choses à travailler. La Première, c’est d’essayer de détecter de nouveaux joueurs. Si nous souhaitons aller chercher de meilleurs résultats encore, être capables de rivaliser avec la Croatie ou l’Allemagne, nous devons absolument améliorer notre détection. La deuxième chose, c’est faire passer le message à tous les joueurs sourds ou malentendants de s’entraîner au sein de clubs valides pour gagner encore en autonomie et améliorer leur niveau de pratique. Enfin, il faut que des programmes de préparation physique et mentale soient mis en place. Je le répète, nos joueurs sont amateurs, et porter le maillot de l’équipe de France peut générer du stress, une pression à laquelle ils ne sont pas habitués. Et pour certains d’entre-eux, ça peut se révéler compliqué à gérer. D’autant plus qu’il y a désormais une attente forte de la communauté sourde.

Comment procéder pour améliorer la détection ?

Nous avons envoyé courant janvier un mail à tous les clubs pour les sensibiliser à l’existence de cette pratique. Nous voulions leur dire : si des joueurs sont malentendants, appareillés, ou avec une déficience auditive, faites-nous le savoir. Nous avons déjà récupéré un demi-centre qui nous rejoindra au mois de mars pour un stage à Rodez.

Justement, l’équipe de France se réunira à trois reprises, avec un premier rendez-vous à Rodez. Qu’attends-tu de ces rassemblements ?

A Rodez, l’idée est de poursuivre et encourager notre dynamique tout en conservant l’état d’esprit et la cohésion qui ont fait notre force au Japon. Nous chercherons aussi à améliorer notre jeu d’attaque qui doit encore être peaufiné. Le stage de mai sera plus long et nous permettra d’explorer d’autres voies. Nous allons accentuer nos efforts sur les préparations physique et mentale, mais aussi proposer des ateliers hors handball, des choses que l’on n’a jamais suffisamment le temps de faire d’ordinaire. Et au mois de septembre, nous pourrons nous jauger face à l’Allemagne. Les enseignements ne sont jamais définitifs puisqu’au mois de juin, nous avions partagé les points avec les Allemands, mais ils n’avaient pas aligné deux joueurs qui ont fait toute la différence au Japon. Mais multiplier les rencontres internationales plutôt que de rester dans des affrontements avec des équipes de club de N3 ou de Préfédérale permet de franchir un cap et offre une autre motivation.

A la MDH le mois dernier, des classes des écoles de Villeneuve-Saint-Georges et de Créteil ainsi que de l’IME Suzanne-Leloup de Créteil ont passé une matinée en votre compagnie. Qu’est-ce que tu en as retiré ?

Ces moments plaisent beaucoup aux joueurs. Je les ai sentis fiers de partager leur expérience, de faire connaitre la langue des signes, et même d’apprendre quelques mots aux enfants. Ils sont les premiers ambassadeurs de leur communauté, c’est évidemment nouveau parce qu’ils n’ont pas l’habitude de signer des autographes ou d’être pris en photos avec le public.

A Rodez, justement, de nombreuses animations de sensibilisation au handicap sensoriel sont programmées. Peux-tu nous en dire un petit peu plus ?

Plusieurs actions seront menées en collaboration avec le service de la performance sociale. Dès le vendredi, il y aura une sensibilisation à la pratique HandSourd à destination d’un public scolaire et d’un autre issu d’un institut. Avec quelques joueurs de l’équipe de France nous animerons des ateliers de Hand à 4. Nous proposerons aux gamins d’évoluer en situation de non-entendants afin qu’ils puissent éprouver les sensations. Le samedi, nous ferons sensiblement la même chose auprès des clubs alentours. Il y aura aussi une action de féminisation.

Pourquoi n’y a-t-il plus d’équipes féminines ?

Deux équipes s’étaient créées, l’une à Bordeaux, l’autre à Toulouse, mais elles n’ont pas tenu. Dans la communauté sourde, les filles ont un accès au sport assez réduit, et c’est bien dommage. Il y a un gros travail à effectuer en terme de féminisation de la pratique. Il y en a un autre chez les jeunes. Il n’y a pas d’équipe U18 sourds. Mais des clubs m’ont déjà appelé pour se renseigner sur la pratique, et il y a tout lieu d’être optimiste.

Cinq clubs, une petite centaine d’athlètes, le HandSourd ne se développe pas aussi vite que le HandFauteuil…

C’est vrai, et je ne sais pas vraiment l’expliquer. Ce qu’il faut savoir néanmoins, c’est que beaucoup de joueurs sourds jouent dans des clubs entendants. Quasiment la moitié de ceux de l’équipe de France n’évoluent pas dans un club malentendant. Et tous les sélectionnés doivent jouer dans un club entendant. 

D’une manière plus générale, que manque-t-il au HandSourd pour mieux se développer en France ?

Le plus gros problème, comme je l’ai souligné, c’est la détection. Nous devons disposer d’un listing de joueurs susceptibles de renforcer notre pratique. Sur les territoires, le fait de ne pas maitriser la langue des signes est souvent vu comme un handicap par les dirigeants ou les techniciens. C’est peut-être ce qui manque le plus en fait : des initiatives de certains Comités ou Ligues pour développer, encourager cette pratique comme elles le font pour le HandFauteuil. Il y a forcément des sourds et des malentendants dans toutes les Ligues de France. En multipliant les stages à travers la France, nous souhaitons également offrir plus de visibilité. Le fait d’être présent sur les finalités de Coupe de France à l’Accor Arena de Paris Bercy a donné un premier coup d’accélérateur. Je sais d’ailleurs qu’il y a même des joueurs qui vont dans les clubs sourds afin d’avoir ce privilège de jouer à Bercy en lever de rideau d’un PSG-Nantes. Tout ce qui offre une belle image, de la visibilité, est bienvenu en fait.