Elle a décidé d’arrêter sa carrière, mais elle ne voulait pas le faire sans ressentir d’ultimes émotions. La qualification de la JDA Dijon pour le final-four de la Ligue européenne, la perspective de disputer une nouvelle finale de Coupe de France offrent à Gnonsiane Niombla, championne du monde (2017), et d’Europe (2018) avec les Bleues, vice-championne olympique (2016), une dernière danse excitante, à l’âge de 35 ans.
Dijon s’est qualifié samedi pour le final four de la Ligue européenne, ce qui signifie donc que tu disputeras tes ultimes rencontres continentales dans de belles conditions, pourquoi pas à Dijon d’ailleurs…
Dijon est candidat à l’organisation du final four, oui, et ce serait un formidable cadeau d’offrir à ma famille, mes proche, ma belle-famille bisontine, un tel week-end européen à domicile. Quoi qu’il en soit, je n’aurais pas pu rêver une plus belle fin que celle-ci, avec cette saveur si particulière, cette excitation. Et puis, sait-on jamais, ces rendez-vous réservent parfois de belles surprises…
Pourquoi choisir d’arrêter aujourd’hui ?
Simplement parce que c’est l’heure. Mon corps me dit que c’est le moment, et même ma tête avant mon corps. Je suis toujours en forme, mais je n’ai pas envie de faire l’année de trop. J’ai juste envie d’arrêter, une envie simple, sincère, réfléchie depuis trois ou quatre ans. Ma vie après le handball va être très belle, je la construis pan après pan, et je suis très excitée de pouvoir tourner cette page. Ma carrière a été riche de rencontres, de titres, d’émotions. Il ne faut pas toujours en vouloir plus. J’ai commencé à 17 ans, j’en ai 35 aujourd’hui. J’ai beaucoup donné, on m’a beaucoup donné. Voilà, c’est fini.
Avec la blessure à la clavicule de Nadia Mielke-Offendal, tu pourrais avoir un rôle différent sur cette fin de saison…
C’est vrai que je joue moins que la saison précédente, et que je risque d’être un peu plus sollicitée sur cette fin de saison.
Achever sa carrière sur un titre, en Ligue européenne ou en Coupe de France, c’est quelque chose dont tu as rêvé ?
Je n’ai rêvé à rien de particulier, et je suis surtout en paix avec ma décision, très légère. Tout ce qui me traverse, toutes les émotions, je les vis très tranquillement, très sereinement. Si l’on remporte une Coupe d’Europe, ce sera génial. Si l’on a la chance de dominer Chambray et d’aller à Bercy, ce sera tout aussi génial. Il n’y a pas du tout de hasard dans le sport. Il y en a dans la vie, mais pas dans le sport. Si je dois achever ma carrière sur des moments aussi joyeux, ce sera un vrai plaisir. Sinon, ce sera bien aussi.
Revenons-en à ta carrière amorcée en région lyonnaise et plus particulièrement à l’ASUL Vaulx-en-Velin. Quels sont les moments marquants que tu conserves en mémoire ? En club tout d’abord ?
Je retiens quelques étapes et beaucoup de personnes. Je retiens d’abord l’ASUL, mon club formateur, la fondation de beaucoup de choses, beaucoup des valeurs que j’ai toujours cherché à défendre. Je ne sais pas si je ne me suis pas perdue parfois, si j’ai donné l’impression que j’oubliais d’où je venais. Je ne crois pas, et je le dois à l’ASUL. Je retiens bien sûr Fleury-les-Aubrais, forcément. Mon premier match de Ligue des Champions. Mon premier titre avec Fred Bougeant. Dimanche, j’étais avec Laura Kamdop qui avait réalisé interview au travers de laquelle elle évoquait une anecdote dont je ne me souvenais même plus. On a vécu tellement de choses avec Fleury. Dans certains clubs, pour certains dirigeants, la notion de temps est primordiale. Je suis restée six ans avec les mêmes filles à Fleury. On nous a fait confiance. On a mangé notre pain noir, puis la mayonnaise a pris, avec des joueuses du calibre de Marta Mangué, Neli Carla Alberto, Alexandrina Barbosa, Marta Lopez, Darly Zoqbi de Paula, avec beaucoup d’internationales françaises aussi. Sans Fleury, je n’aurais jamais eu l’opportunité de jouer à Bucarest. Jamais l’opportunité de devenir internationale.
Tout marche par deux avec toi : deux titres de championne de France, deux Coupes de France, deux Coupes de la Ligue, deux titres de championnat de Roumanie, deux Coupes de Roumanie, deux titres avec les Bleues… Peut-être deux titres cette année ?
Je signe tout de suite…
Tu as joué en Roumanie, tu l’as dit, en Hongrie aussi, ta famille est originaire de Côte d’Ivoire, tu as défendu les couleurs du Sénégal. Pourquoi cette soif de découvertes ?
Le bonheur simple de me confronter à d’autres cultures, de rencontrer d’autres personnes. J’ai eu l’opportunité de jouer pour l’équipe de France, et j’y ai vécu des moments extraordinaires. J’ai aussi eu celle de jouer pour le Sénégal. On m’a reproché ce choix parce que mes parents sont effectivement Ivoiriens. Mais j’ai joué en fait pour un continent, pour un projet. Parce que je partageais les mêmes convictions que Yacine (Messaoudi, l’entraîneur), parce que mon compagnon était dans le staff, parce que c’était l’aventure d’une vie, avant d’être celle d’une carrière. Je me suis régalée lors de ce dernier Championnat du monde avec une équipe extraordinaire. C’est un peu comme à Noël chez nous : on n’a pas grand-chose, mais on fait beaucoup avec peu, et c’est un sentiment très agréable à vivre.
Cette aventure avec le Sénégal a à la fois été belle et frustrante…
Moi, je garde un souvenir juste incroyable. Le premier Championnat du monde en Suède, c’est l’une des compétitions où j’ai eu le plus d’émotions alors que j’étais assise dans les tribunes parce que je ne pouvais pas jouer. J’ai senti une force collective que je n’avais jamais ressentie ailleurs. Il faut vraiment le voir pour le croire. Le vivre. Le ressentir. Après, oui, il y a eu de la frustration, en 2022 avec Dounia (Abdourahim) pour le TQO en Angola par exemple, quand on nous a annoncé juste avant le match qu’on ne pouvait pas le jouer. Mais rien n’efface les émotions. Et quand Yacine m’a convaincue de participer au dernier Championnat du monde, je n’ai pas su résister.
Quel est ta part d’Africanité en toi ?
Elle est partout… dans la langue, la musique, la danse, le sourire ! Dans tout ! C’est un héritage. J’ai la chance d’avoir été élevée dans la mixité, au travers de deux cultures différentes. Tous les jours, toutes les heures, je ressens cette chance. L’atmosphère ambiante, pas vraiment légère en ce moment, de notre pays, fait qu’on se raccroche à ce qui nous fait du bien, nous parle, ne nous rejette pas.
Il y a quelques années, tu nous avais confié : « Il m’arrive de me dire, demain, je quitte tout et je vais vivre dans le désert. Mais la réalité vous rattrape vite… Que voulais-tu dire par-là ?
Je suis une grande rêveuse. Je rêve toujours de m’installer autre part parce que j’adore explorer le monde, rencontrer d’autres personnes. Notre monde est tellement vaste, tellement merveilleux, que ça me frustre de me dire que je ne pourrais pas tout visiter. Je dis souvent aux jeunes joueuses qui hésitent à tenter l’expérience : allez-y, ne craignez rien. Il y a une part de risque, peut-être, à quitter ses repères, mais tu vas apprendre tellement de choses sur toi-même. Parcourir le monde est une richesse incroyable. Moi, j’aimerais vivre en Asie. Mais je ne suis plus seule, et mon compagnon a plus les pieds sur terre que moi.
Dix ans avant le titre mondial d’Hambourg, tu avais remporté le Championnat d’Europe jeunes en Slovaquie avec Estelle Nze Minko, Marie Prudhomme ou Koumba Cissé. Quels souvenirs conserves-tu de cette époque ?
C’est le premier titre, le moment où tu reçois tes premières émotions. Pierre Mangin était tellement fier… Certains avaient cherché à le minimiser, parce que ce n’était en définitive qu’un titre chez les jeunes. C’était plus que ça pour nous, et ça a même été un moment assez fondateur pour moi. Je me suis dit : je veux revivre ça d’autres fois, plein de fois.
On évoque souvent le fameux jet de 7 mètres décisif qui a permis à l’équipe de France de disputer la prolongation face à l’Espagne en quart de finale des JO 2016. Est-ce l’un des moments les plus marquants de ta carrière en équipe de France ?
Sans doute… On parle des performances sur le terrain, mais moi je préfère retenir les personnes que j’ai côtoyées, que j’ai aimé côtoyer, même les coéquipières que j’ai parfois détestées. Ce n’est pas tant qu’il y ait de mauvaises personnes, mais plutôt des mauvaises périodes pour ces personnes-là, et je retiens quand même du positif. Je retiens les moments de joie, de galère aussi, comme ces matches couperets que nous avons mal négociés alors que nous disposions d’une belle génération, de bons équilibres. Je pense que je peux aller boire un coup avec toutes les filles avec lesquelles j’ai défendu chaque maillot.
Qu’aimerais-tu, justement, que les gens retiennent de ta carrière ?
Que j’étais une personne simple. Joyeuse, à l’écoute. Avec mon petit caractère, bien sûr. Une personne qui laissera une trace de par sa gentillesse. J’aime tendre la main, rassembler. Après, si certains se souviennent aussi de mon un contre un, alors tant mieux…
A quoi va ressembler la suite désormais ?
Je travaille depuis septembre chez Eiffage Construction dans les domaines de la prévention, la communication et les ressources humaines. Il s’agit d’un poste un peu hybride, le temps de voir ce qui me correspond le mieux. Le souci, c’est que j’ai la même appétence pour les trois. Je m’éclate vraiment au quotidien. La suite ? Je rêve d’une vie un peu simple. Je veux avoir suffisamment d’argent pour vivre, subvenir à mes besoins, me faire plaisir. J’ai construit grâce à l’équipe de France quelques petites choses à côté. Après, je veux des enfants autour de moi, du bonheur, des moments de vie simples. Mais cette vie d’après, je l’aime déjà parce qu’elle va me donner du temps que je n’ai pas eu, et je sais que je saurai l’utiliser.