Avec le badge EHF obtenu à l’issue du stage effectué à Poreč en Croatie, la paire alsacienne composée par Maïlys Carmaux et Yasmine Diar a franchi une étape importante. Le duo pourra désormais siffler sur la scène européenne. Cette dernière revient sur ce stage décisif et sur la complicité développée avec son binôme.

Quel était le process pour participer à ce stage terminal ?

Nous faisions partie d’un groupe dénommé le Young Referee Project. C’est un groupe de jeunes arbitres à l’échelle européenne. On participait à des tournois un peu partout en Europe avec tests : physiques, écrits et des tests d’anglais. Depuis trois ou quatre ans, chaque été, on participait à ce type de tournoi. On a ensuite obtenu, en 2023, ce badge de jeunes arbitres européens. La suite logique, c’était de devenir candidates EHF.

Qui vous a désignées ? La fédération française ou l’EHF ?

C’est la Commission nationale d’arbitrage (CNA) qui nous a proposées à l’EHF, et l’EHF a accepté notre candidature. Ils nous connaissaient déjà grâce au Young Referee Project.

Il y avait aussi un « female course » prévu en avril, donc ils ont profité de cette période pour nous intégrer. Donc être sélectionnées à ce niveau-là, c’est une fierté, mais aussi une responsabilité.

Comment s’est déroulé ce stage ?

Nous sommes parties une semaine à Poreč. On était entourées uniquement d’experts EHF, je pense notamment à Jutta Ehrmann (All) et à Branka Marić (Ser). On avait aussi une préparatrice mentale, une psychologue, une coach… On était vraiment très bien encadrées.

On était six binômes pour environ sept ou huit experts, ce qui est énorme. L’encadrement était de très grande qualité, avec beaucoup de bienveillance. Et même entre arbitres, il y avait une vraie entraide.

Sur place, avez-vous arbitré des matchs ?

Oui, on a arbitré les finalités championnat U18 féminin croate. On a officié du jeudi au dimanche, avec les finales le dimanche.

Il y avait plusieurs matchs par jour avec des retours immédiats des experts. Le soir, on faisait des débriefings collectifs avec support vidéo pour analyser certaines situations. On travaillait sur des axes précis, donc c’était très formateur.

Comment s’est passée la validation finale ?

Il fallait valider plusieurs éléments : les tests écrits, les tests d’anglais, le test physique et les performances sur le terrain. Cinq binômes sur six ont finalement obtenu le badge. On a appris la validation le dimanche en fin d’après-midi, notamment en recevant directement notre dotation EHF, ce qui signifie qu’on peut désormais officier en Europe.

Quelle est la suite pour vous ?

Jusqu’à présent, on participait à des compétitions internationales, mais surtout sur des tournois.

Avec ce badge européen, on pourra désormais être désignées sur des matchs officiels en Europe tout au long de la saison, participer à des stages et évoluer dans les compétitions européennes, notamment chez les jeunes.

Est-ce que vous pouvez espérer des désignations dès cet été ?

Je pense que les désignations pour cet été sont déjà faites. Sauf cas particulier, notre saison européenne devrait plutôt commencer en septembre.

Sur quels types de matchs pensez-vous débuter ?

On verra ce que l’EHF nous propose. Dans tous les cas, ce sera une expérience enrichissante, avec un handball différent, d’autres interlocuteurs et d’autres conseils.

Avez-vous des objectifs de carrière ?

Avec Maïlys, on ne se fixe pas vraiment de limites. On veut aller le plus loin possible, sans brûler les étapes. On prend les choses comme elles viennent, mais évidemment, arbitrer des grandes compétitions comme un Euro serait un objectif idéal à terme.

Qu’est-ce que cela change pour vous au niveau national ?

On va continuer dans la dynamique actuelle, avec de plus en plus de matchs à responsabilité.

On veut continuer à progresser, à être performantes, avec ou sans ce badge. L’objectif reste d’arbitrer les plus gros matchs possibles.

Et au niveau de l’organisation ?

Avec Maïlys, on a choisi nos métiers pour être flexibles et pouvoir prioriser l’arbitrage.

On ne pense pas forcément avoir plus de matchs qu’aujourd’hui, mais en théorie, on devrait avoir environ un match européen par mois. On verra comment ça évolue.

Tu parles de métiers que vous avez choisis… ou est-ce que ce sont les métiers qui vous ont choisies ? Quelles sont vos activités professionnelles ?

Je suis kinésithérapeute et Maïlys est psychologue du travail.

Je suis à mon compte, donc c’est assez simple pour s’organiser. Mais quand je ne travaille pas, je ne suis pas en congé pour autant : il n’y a pas de sécurité derrière, donc c’est un vrai engagement.

Maïlys, de son côté, ne prend pas forcément de vacances et elle utilise ses jours de repos pour pouvoir suivre ce rythme. Donc oui, c’est clairement un choix de vie.

Vous vous êtes bien trouvées toutes les deux… même lieu de vie, âge proche… Il y a eu beaucoup d’alignements de planètes. Mais à quel moment avez-vous fait ces choix de vie pour vous consacrer à l’arbitrage ?

Avant, on arbitrait chacune avec d’autres partenaires. Son papa et mon oncle, qui se connaissent bien, qui nous ont proposé de faire un test ensemble.

On se connaissait à peine, on s’était rencontrées à un mariage. On ne savait pas encore que ce serait “le mariage de notre vie”, mais aujourd’hui on en rigole parce qu’on se voit presque plus entre nous qu’avec nos conjoints.
On n’a jamais vraiment eu une discussion formelle sur nos ambitions. En fait, on était naturellement sur la même longueur d’onde : on savait où on voulait aller et comment. Tout s’est fait très naturellement.

C’est assez incroyable…

Oui, c’est fou.

Il y a du travail bien sûr, mais aussi une forme de connexion. Comment travaillez-vous cette complicité sur le terrain ?

On travaille beaucoup en amont des matchs : on les prépare ensemble pour savoir comment on va fonctionner. Pendant le match, on est connectées via les oreillettes, donc on peut échanger en direct. Et encore une fois, c’est très naturel entre nous. Je pense que c’est vraiment une de nos forces.

Il y a, aujourd’hui et par le passé des binômes références, comme les sœurs Bonaventura. En quoi sont-elles un modèle pour vous ?

C’est déjà un modèle de réussite, puisqu’elles ont atteint le plus haut niveau. Elles ont aussi ouvert la voie : elles ont montré qu’une femme arbitre pouvait officier sur des compétitions masculines de très haut niveau. Forcément, c’est une source d’inspiration pour toutes les arbitres féminines. Leur carrière nous fait rêver, et avec Maïlys, on aimerait s’en rapprocher le plus possible. On observe aussi d’autres binômes, féminins ou masculins, à l’international. On regarde leur communication, leur gestuelle, leur manière de gérer les matchs. Nous suivons avec intérêt la paire allemande composée par Tanja Kuttler et Maike Merz. C’est toujours intéressant de s’inspirer de ce qui se fait de mieux.

Comment maintenez-vous votre exigence dans le temps ?

On est très exigeantes envers nous-mêmes. Il y a toujours des choses à analyser, à discuter. Ça crée souvent des débats, parce qu’on a forcément des sensibilités un peu différentes. Le but, c’est d’être le plus cohérentes possible.

Et puis nos familles sont aussi très investies, donc les discussions continuent même en dehors du terrain. Ça nous aide à progresser.

Avez-vous un encadrement spécifique ?

Oui, on a des responsables directs à la FFHandball : Denis Reibel et Laurent Reveret sont très disponibles. On peut les solliciter à tout moment et ils répondent rapidement, ce qui est vraiment précieux.

Quand vous regardez un match aujourd’hui, vous êtes encore spectatrices… ou arbitres ?

On regarde quand même beaucoup les décisions arbitrales, le comportement, le langage corporel. Mais on garde aussi notre regard de passionnées : le beau jeu nous fait toujours vibrer.

On arrive à faire les deux, mais avec un prisme un peu plus “arbitre” maintenant.

Comment fait-on pour arbitrer des joueuses qu’on admire ?

C’est une question qu’on nous pose souvent. Mais une fois sur le terrain, tout le monde est traité de la même manière. On n’a plus du tout ce regard de spectatrice. Pendant le match, tout le monde est égal : même niveau d’exigence, même application des règles. Même avec des joueuses de très haut niveau, ça ne change rien. Sur le terrain, il n’y a plus de différence.

Avez-vous ressenti une différence liée à votre genre dans un univers encore très masculin ?

Oui, au début, surtout quand on arrivait sur certains niveaux où on n’était pas encore connues. On est jeunes, on est des femmes, donc forcément, ça peut jouer un peu sur les comportements.

Mais aujourd’hui, les choses évoluent beaucoup. Ce qui compte vraiment, ce sont les compétences, la cohérence et la gestion du match.

Je trouve que tout s’est bien lissé et qu’on ne ressent presque plus de différence, ce qui est très agréable.

As-tu l’impression d’avoir deux métiers ?

Oui, clairement. On a une vie à 200 à l’heure.

Entre les matchs, les déplacements, la préparation… c’est très prenant. On ne peut pas planifier nos vacances comme tout le monde. Donc oui, c’est vraiment une double activité qui demande une organisation importante.