À la tête de Metz HB depuis une décennie, Emmanuel Mayonnade a fait entrer le club lorrain dans la grande histoire du handball tricolore. Le coach revient sur la préparation de ce Final Four achevé sur la première marche.
Que t’inspire cette victoire incontestable ?
Nous ne nous attendions probablement pas à remporter la Ligue des champions lorsque nous avons commencé la saison en juillet. Et lorsque nous sommes arrivés à Budapest pour le Final Four, notre premier objectif était vraiment de gagner le premier match, parce que tout le monde savait que nous avions perdu nos quatre précédentes rencontres ici.
Comment avez-vous abordé cette finale ?
Pour cette finale, nous voulions avant tout rester au contact de Győr, comme Brest l’avait fait la veille. J’ai essayé d’expliquer aux joueuses que, par le passé, la seule équipe à avoir battu Győr ici était Vipers, et qu’après 20 minutes de jeu, le score était de 10-10. Lors des précédentes éditions, Bietigheim était mené de cinq buts après seulement dix minutes, tout comme Odense. Nous ne voulions pas reproduire cela et nous voulions commencer le match de la meilleure manière possible.
Je ne sais pas si nous y sommes vraiment parvenus, car Győr a mené de trois buts à plusieurs reprises (8-5 puis 11-8), mais à la fin de la première période, c’est nous qui étions devant au score.
En quoi le fait que le BBH ait poussé dans ses retranchements l’équipe de Györ, cela a compté dans la préparation de la finale ? As-tu senti qu’il y avait un chemin ?
Oui, mais Brest et nous n’avons pas du tout les mêmes caractéristiques. J’ai gardé assez peu de séquences de Brest pour préparer Győr, parce que nous n’avons pas les mêmes profils de joueuses. À l’inverse, certaines de nos forces correspondaient davantage à ce que nous voulions mettre en place.
J’ai dit aux filles que nous étions au dernier match de la saison. Si nous ne jouions pas avec nos qualités ce jour-là, alors il était trop tard. S’adapter complètement à l’adversaire à ce moment de l’année me semblait assez fou.
Qu’as-tu dit aux joueuses à la mi-temps ?
Nous avons dit aux filles qu’il fallait simplement continuer de la même façon, parce que l’état d’esprit était bon, la dynamique aussi, et les joueuses ont continué à jouer avec beaucoup de confiance. Oui, nous avons eu un peu peur dans les dix dernières minutes, parce qu’elles ont énormément poussé pour revenir, mais au final, nous avons gagné.
As-tu savouré l’accueil réservé à votre retour à Metz lundi soir ?
Oui, bien sûr. J’ai reçu énormément de messages quand on était en finale. Ça avait créé quelque chose d’assez inédit à ce moment-là, parce que cette qualification en finale était quand même assez extraordinaire.
Quand on prépare un Final Four comme ça, pour être très honnête avec vous, en arrivant, j’avais une crainte. Je me demandais ce que j’allais pouvoir raconter aux 700 supporters lors de la fête du dimanche. Il faut voir le moment que j’ai passé l’année dernière au Final Four sur cette fête du dimanche, quand il y a 700 supporters, que certains viennent vous demander : « Pourquoi tu n’as pas fait ça ? Pourquoi tu n’as pas fait ça ? »
Je me suis dit qu’il faudrait affronter ça, et je n’étais pas convaincu d’être prêt à revivre ce moment-là. Je ne savais même pas quoi leur dire. Je ne savais même pas comment leur parler au sortir d’une nouvelle déception.
Je pensais à ça. Donc, à la sortie de la demi-finale, je me suis dit : « OK, on aura au moins quelque chose de différent à leur apporter cette fois-ci. » Il y aura eu un an de travail et de progression.
Aujourd’hui, c’est infiniment plus facile. On n’a même pas grand-chose à faire, juste à se laisser porter par toutes ces énergies positives.
On a observé beaucoup de ferveur au moment où vous présentiez vos trophées aux supporters messins à l’hôtel de ville. Arrives-tu à déconnecter pour faire la fête depuis dimanche soir ?
Moi, je ne suis pas, de façon générale, un grand fêtard. Dimanche, j’avais ma famille, ma sœur, mes neveux et mes nièces avec moi, donc je suis resté très sobre.
Je redescends dans le Sud-Ouest dès mardi matin et là, ce sera autre chose, dans un cadre un tout petit peu plus confidentiel. Je laisse les filles faire ce qu’elles ont à faire à ce moment-là. Moi, je suis plus en décompression autour d’un burger-frites et d’une bonne bière.
Même si l’équipe sera différente la saison prochaine, ce succès changera aussi les attentes autour du club ?
Oui, c’est sûr. Il va falloir que les nouvelles se mettent au niveau des attentes. À mon avis, c’est fondamental.
L’idée, ce n’est pas de faire du copier-coller. Personne ne remplacera Sarah (Bouktit), ça c’est une évidence. On sera attendus. Il va falloir rehausser notre niveau d’exigence parce que nous serons perçus partout, en championnat comme en Ligue des champions, comme les tenants du titre.
Je sais comment Győr se déplace quand il est champion d’Europe. Je sais comment Vipers se déplaçait après son titre. Nous allons entrer dans cette catégorie-là.
Après, regardez : CSM Bucarest avait gagné la Ligue des champions il y a dix ans et a mis dix ans à retrouver le Final Four. C’est leur première réapparition. Je n’ai pas envie de revivre ça.
En tant que coach, tu t’es aussi construit avec les Pays-Bas que tu as conduit au titre mondial en 2019… Était-ce inspirant avant de disputer la finale de la compétition la plus relevée ?
Oui, complètement. J’avais perdu une finale de Coupe de la Ligue contre le Fleury de Fred Bougeant et je m’étais dit que j’aurais aimé pouvoir raconter autre chose dans mon discours. Forcément, toutes ces expériences servent.
C’est assez étrange parce qu’à la mi-temps de la demi-finale, je m’en voulais presque. Je ne retrouvais pas l’adrénaline que j’attendais. Je me disais : « Ça fait trois mois que j’ai peur de cette demi-finale, et là, je n’ai rien. »
J’avais peur d’avoir fait retomber la pression. Puis j’ai compris au fil des heures. Si je me sentais bien, c’est parce que je savais qu’on pouvait le faire. Je sentais sincèrement que nous serions à la hauteur de l’événement.
Avec six buts d’avance à 14 minutes de la fin, étais-tu conscient que tu coachais, en quelque sorte, un match rêvé ?
C’était un match de rêve à coacher. La demi-finale aussi, dans une certaine mesure. On a su maîtriser les événements. À chaque fois, on a été menés au début, on a été devant à la mi-temps, puis on a remis un coup d’accélérateur au retour des vestiaires. L’adversaire revenait toujours un peu, mais nous avons réussi à répondre.
On s’est aussi servi de certaines expériences passées. C’est assez bizarre : j’ai trouvé le dernier quart d’heure contre le CSM interminable. Celui de la finale m’a paru beaucoup plus simple à gérer.
C’est quand même singulier de perdre le championnat avant d’aller gagner la Coupe de France, puis de remporter la Ligue des champions…
C’est vrai que c’est particulier. Mais la défaite en championnat ne nous a pas davantage galvanisés. En revanche, dans le vestiaire, après le match face à Brest, mon discours était plutôt positif.
J’ai dit aux filles qu’on payait surtout notre match aller de janvier, où nous avions terminé à -4. Parce que le match retour était d’un très haut niveau. On savait tous qu’on avait laissé passer quelque chose à ce moment-là. On s’en est voulu d’avoir négligé certains détails en janvier.
Mais nous avons aussi beaucoup capitalisé sur la qualité du match retour, sur notre victoire aussi face à Brest en quart de finale de la Coupe de France, sur notre dynamique. Franchement, on sentait qu’on était bien.
Et puis nous avons géré la fin de saison avec beaucoup de turnover. Nous avons gagné certains matches avec plusieurs cadres absentes, à dix jours du Final Four. C’est aussi dans ces moments-là que l’on mesure la qualité de la préparation.
Qu’est-ce que tu as changé dans l’approche de ce Final Four, fort de l’expérience des éditions précédentes ?
Oui, déjà, le fait d’avoir mis certaines joueuses au repos tout au long de la saison, notamment à partir de janvier-février, nous a permis d’arriver, a priori, un peu plus frais.
Sarah est restée deux fois à la maison sur certaines séquences. Quand Chloé (Valentini) ne vient pas non plus à Plan-de-Cuques dix jours avant le Final Four, on peut aussi se dire que, – elle a joué plus de 110 minutes en deux jours – c’était sûrement un choix payant. Avec le staff, on a envie de considérer que ces décisions ont porté leurs fruits.
Après, à chaque fois qu’on arrive au Final Four, on a aussi dû composer avec cette étiquette de favori. Et je pense qu’on a parfois eu du mal à l’accepter.
L’année dernière, quand on joue la demie face à Odense, on est invaincus à ce moment-là. On n’a pas perdu un seul match de la saison. Tout le monde nous voit favoris, alors qu’en face, il y a quand même un entraîneur qui a déjà gagné la compétition avec Vipers, et des joueuses qui ont six ou sept titres à leur actif. On se dit que c’est quand même un jugement un peu rapide.
En 2024 également, non ?
C’était pareil avec Bietigheim. Ils avaient réalisé un bon huitième et un bon quart de finale, mais pour beaucoup de gens, ils n’avaient rien à faire là. Pourtant, ce sont des équipes qui méritent leur place. Quand on passe son temps à répondre aux journalistes avant les matches, notamment contre Bietigheim, et qu’on entend une fois, deux fois, trois fois : « Vous êtes largement favoris », il y a forcément une part de vous qui finit par se dire : « Ne nous mettez pas ça sur les épaules. »
Parce qu’au final, ça reste du handball. Les écarts sont minimes. On peut très vite tout perdre. Cette année, contre le CSM, il y avait une nouvelle entraîneure, une nouvelle dynamique, une nouvelle énergie. C’était une opposition parfaite. Et je trouve que le contexte dans lequel nous sommes arrivés était plus favorable à ce que nous voulions construire.