Samedi à Lyon-Décines, devant 10 167 spectateurs, Laura Flippes, Laura Schneider désormais, a célébré sa 156e sélection après avoir mis sa carrière entre parenthèses, le temps de donner naissance à des jumeaux. Un retour marquant. 

Est-ce que l’émotion, pendant la Marseillaise, est la même lorsque l’on est une jeune maman, ou alors d’autres sentiments se percutent-ils ?

Cette émotion m’a submergée bien avant la Marseillaise, déjà dans le couloir lorsque les joueuses ont été appelées, encore plus avec celles qui l’ont été juste avant moi. Ça a été un moment très fort. Des vagues d’émotions en fait. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles je me suis battue pour revenir. Mais ce moment va bien au-delà de ce que j’avais pu imaginer. Le simple fait de l’évoquer me donne la chair de poule. J’en ai chanté beaucoup des Marseillaises. Mais celle-là, en France, a cappella, devant plus de 10 000 spectateurs, c’était juste incroyable.

Avec Schneider dans le dos, as-tu vécu ce match comme une première sélection, la sélection d’après en quelque sorte, ou comme la 156e ?

J’ai beaucoup pleuré en avril 2025, au moment de mes derniers matches avant la pause, à Chartres avec les Bleues, et lors du quart de finale avec Metz, parce que j’étais l’une des seules à savoir que je portais un maillot floqué Flippes pour la dernière fois, et que deux petits corps étaient en train de se créer dans mon ventre.

Comment s’est déroulée cette semaine à la Maison du handball puis à Lyon-Décines. J’imagine que les repères que tu as construits depuis la naissance de tes jumeaux ont été bousculés…

Retrouver l’équipe de France, c’est un réel plaisir. Je me suis battue pour revenir à haut niveau. D’abord en club. Puis maintenant en équipe de France. Mais je me rends compte à quel point l’équilibre est difficile à trouver. Laisser ses enfants aussi longtemps puisque nous étions en déplacement avec Metz avant le rassemblement, c’est un crève-cœur. Ils étaient avec nous en début de semaine à la MDH, et ça m’a fait un bien fou. Mais cet équilibre demande un gros travail personnel, il est bien plus complexe à trouver que je ne l’aurais imaginé. Dans cette nouvelle vie, beaucoup de choses ne s’anticipent pas, et c’est un peu contraire à mes principes d’avant.

As-tu été surprise que Sébastien Gardillou te convoque déjà ? L’espérais-tu ? Te sentais-tu prête ?

Je n’ai pas vraiment été surprise. Nous sommes toujours restés en contact avec Seb, il m’a beaucoup appelée, nous avons souvent échangé. Il y a toujours eu beaucoup de franchise entre nous. Je savais qu’il voulait me réintégrer à ce groupe France dès que j’en aurais la capacité. Au printemps, en mars ou avril, c’était impensable. Aujourd’hui, l’idée a fait son chemin, même si je ne suis pas encore totalement prête.

A quel point le handball t’a-t-il manqué ?

Pas tant que ça en vérité. Le handball est mon quotidien depuis tellement d’années que cette pause, souhaitée et non pas subie, a été très facile à vivre. Je ne me suis pas simplement arrêtée, je me suis arrêtée pour la plus belle, la plus magnifique des aventures. Et au final, je me rends compte à quel point elle m’a fait du bien, physiquement, mentalement. Elle m’a aussi permis de me rappeler à quel point j’aimais cette vie de sportive de haut niveau. Sans cette pause, sans doute me serais-je poser des questions sur la suite, peut-être que ma motivation aurait été différente. Aujourd’hui, je suis alignée, j’ai envie de vivre encore d’autres émotions sportives.

Tu as dit que tu avais été contrainte de tout recommencer à zéro. C’est vraiment à ce point ?

Oui, quand même. J’ai arrêté de courir un peu avant les quatre mois de grossesse. J’ai repris trois mois après l’accouchement. Il faut tout réapprendre en fait. Rapprivoiser son corps qui n’est plus du tout le même. Je pensais le connaître mais je me rends compte que je ne mesurais pas tout ce dont il était capable. Mon corps a changé, c’est certain, et il ne redeviendra jamais comme il était avant de donner la vie. On aura beau faire ce qu’on veut, une grossesse transforme un corps. Mais je suis en phase avec ça aussi. J’ai dû le remettre en route, tout recommencer à zéro. Ce qu’il y a de bien, c’est que le corps n’oublie rien. J’ai simplement dû faire les choses différemment. J’ai eu la chance de ne jamais connaître de grosse blessure, et je ne savais pas ce que c’était d’être éloignée de l’effort aussi longtemps. J’ai fait un peu de musculation, des séances à la piscine jusqu’à 4 jours avant l’accouchement. Maintenant, j’ai simplement besoin de temps. C’est d’ailleurs l’une des choses que j’ai apprises, prendre le temps, alors que je ne suis pas très patiente à la base.

Pendant ton absence, Sébastien Gardillou a testé plusieurs options sur ton poste. Mais ton profil et notamment tes capacités en défense est un atout dont l’équipe de France a aujourd’hui du mal à se passer. En as-tu conscience ? Est-ce une pression supplémentaire ?

Oui, j’ai conscience que je suis une joueuse qui a les capacités et l’expérience pour apporter à ce groupe. Mais non, ça n’est pas une pression supplémentaire. Je me suis mis un peu de pression au début, parce que je voulais revenir vite, et je l’ai payé. La pression n’a jamais été mon amie je crois, elle est même mon pire ennemi. Alors je prends mon temps, j’essaie de faire les choses dans l’ordre, et je pense que je suis sur le bon chemin. J’espère atteindre le haut niveau le plus rapidement possible. Je sais ce dont je suis capable, ce que je peux réclamer à mon corps pour revenir le plus vite possible. Mais je ne prendrai jamais de risque démesuré. Oui, je veux revenir, apporter le maximum de choses, être une joueuse sur laquelle on peut compter. Il ne manque pas grand-chose pour y arriver. Je ne suis plus très loin. A Lyon, j’ai éprouvé les mêmes sensations que la gamine que j’étais à 20 ans. J’étais simplement émerveillée. Par la salle. L’accueil. L’ambiance. J’avais oublié à quel point j’aimais ça. Et ça donne tellement envie.

As-tu douté, à un moment ou un autre, d’avoir cette chance de pourvoir revêtir à nouveau le maillot de l’équipe de France ?

Mais tellement de fois… Je pensais que je n’y arriverais pas, que cette vie-là n’était plus faite pour moi. Heureusement, abandonner n’est pas dans mon caractère. Quelle image je laisserais sinon ?

Mais tu y as pensé ?

Parfois, oui, il y a eu des moments très très compliqués. L’enchaînement de nuits très courtes, la fatigue, l’épuisement. Le doute. Mais à chaque fois, je me disais : c’est ça que je veux faire. Accroche-toi…

Le haut niveau exige un engagement total. La vie de parents, même si elle est partagée avec ton mari, aussi. Combiner les deux t’effraie-t-il ?

Oui et non. C’est une grande inconnue que d’être parent. Et je n’ai pas l’habitude de composer avec l’inconnue, j’aime programmer, anticiper. Mais ça ne me fait pas peur. Comme tu l’as dit, c’est une vie de parents. Et j’ai la chance incroyable de partager cette aventure avec mon mari. Il m’accompagne dans ce quotidien bousculé. Il le vit même à 200%. Il est un mari formidable. Un père formidable. Ce n’est pas juste un cadeau qu’il me fait afin de faciliter mon retour. Non, il le vit avec autant de forces et de passion que moi. Je lui dois cette sélection. Je lui dois mon retour en club. Il a passé des nuits entières à s’occuper de nos enfants parce que je n’en pouvais plus physiquement. Il a passé des jours et des nuits seul avec nos enfants parce que j’étais en déplacement. Il est incroyable et formidable. C’est aussi pour ça que j’étais à ce point émue samedi de revenir avec son nom à lui, le nom de notre famille désormais, sur mon maillot. C’est l’une des façons de lui dire merci.

Théa et Ezio vont bientôt avoir un an. As-tu trouvé le bon rythme entre tes différents rôles, ceux de mère et de joueuse professionnelle notamment ?

Pas totalement. Un an, c’est vrai. C’est passé tellement vite… Déjà, j’ai pris une claque lorsque l’on a fêté les un an de la fille de Chloé (Valentini). Il s’est passé tellement de choses en un an…

Certaines de tes coéquipières en Bleu sont aussi des amies très proches. Comment t’ont-elles accompagné pendant cette pause ?

Mes amies du handball, mes amies d’enfance qui vivent pour la plupart dans la région Grand Est m’ont toujours suivie, et m’accompagnent dans cette nouvelle vie. Sans elles, ça aurait été plus difficile encore de tenir. Nicolas (son mari) a eu le rôle le plus important, bien sûr, mais nos parents, frères et sœurs, et tous les amis ont toujours su lâcher la petite phrase pour te redonner la force d’avancer.

T’es-tu sentie à ta place à la La LDLC Arena samedi ?

Oui et non. Oui parce que j’ai tout donné, je me suis arrachée pour être là, et je pense que je n’ai volé cette place à personne. Non, parce que je n’ai pas montré que j’avais le niveau pour performer aujourd’hui en équipe de France. Ma prestation n’est pas à la hauteur de ce qu’exige ce statut. Il y a encore du chemin, je le sais, mais je sais aussi que je ne suis plus très loin. Et puis comme je le disais précédemment, je me suis un peu laissée submerger par les émotions, comme en 2016, lors de ma première sélection, qui n’avait pas été bien fameuse non plus…

Théa et Ezio figuraient-ils parmi les 10 167 spectateurs ?

Non, ils étaient avec leur papa à la maison. Mais si j’ai la chance d’être retenue pour le match du 25 octobre à Strasbourg face à la Hongrie, alors oui, ils seront présents dans la salle. 

Tu n’avais plus joué avec les Bleues depuis le 12 avril 2025 et une victoire face aux Pays-Bas à Chartres. C’est aussi face aux Pays-Bas que l’équipe de France a décroché la médaille de bronze au Mondial de Rotterdam. Comment as-tu vécu cette compétition ?

Je l’ai suivie comme j’ai pu, les jumeaux avaient à peine plus d’un mois. Bien sûr j’ai regardé ce match pour la médaille de bronze, et j’étais très heureuse du résultat. Dès que l’on démarre une compétition avec l’équipe de France, c’est pour assumer la course à la médaille. Mais je vivais la plus belle chose au monde à la maison, et c’était un autre moment, clairement…

Qu’est-ce qui t’a le plus manqué pendant un an et demi ?

Le fait de vivre et partager les émotions en équipe.

Et à l’inverse, qu’est-ce que cette période t’a apporté ?

Je suis plus posée. Je me prends moins la tête. J’arrive à voir plus facilement le positif ou comment résoudre un problème lorsqu’il se présente à moi. Je suis plus patiente aussi.

As-tu le sentiment de devoir prouver quelque chose en revenant ? Peut-être de simplement montrer que ce chemin, déjà emprunté par Laura Glauser ou Chloé Valentini, existe vraiment ?

Un peu tout ça, oui. C’est important de montrer que ce chemin existe, qu’il y a une vie à côté du handball, et qu’elle n’est pas incompatible avec le statut de sportive de haut niveau. Beaucoup ont des doutes sur la compatibilité de la grossesse et du haut niveau, à plus forte raison lorsque l’on met au monde des jumeaux. Et si je peux démontrer le contraire… 

Avant ta maternité, l’équipe de France était une partie essentielle de ton identité de sportive. Aujourd’hui, alors que tu es devenue une maman, qu’est-ce que représente le maillot bleu pour toi ?

Toujours la même chose, mais c’est difficile de répondre à cette question. C’est une grande fierté de porter ce maillot. Je l’ai longtemps porté. Je veux continuer. Pour mes enfants. Pour mon mari. Pour moi, bien sûr. Quand nous avons pris cette décision de devenir parents, nous pensions savoir où nous allions, mais nous ne savions rien du tout en vérité. On n’est jamais réellement prêt à devenir parents. Aujourd’hui, je suis une maman sportive de haut niveau et l’équipe de France est toujours une partie essentielle de mon identité. De notre identité.