Un an après sa nomination à la tête de la Commission Nationale d’Arbitrage, Michaël Boutines profite des Journées de l’Arbitrage La Poste 2026 pour faire le point sur l’ensemble des travaux qu’il a engagés avec son équipe.

« On n’a pas le même maillot, mais on a la même passion », tel est le slogan des journées de l’arbitrage organisées par La Poste jusqu’au 15 octobre. Est-ce encore nécessaire, en octobre 2026, de rappeler au public, aux joueurs, aux entraîneurs et aux jeunes licenciés que l’arbitrage est une vocation, un engagement et, parfois, un véritable chemin d’avenir dans le monde du handball ?

Je le crois, oui. Comme un certain nombre d’autres valeurs que l’on doit rappeler dans notre société qui va trop vite, celle de la fonction d’arbitre nécessite un dialogue permanent, et l’engagement comme celui de La Poste depuis 2007 auprès des quatre Fédérations est fondamental à ce sujet. Je le rappelle sans cesse, mais l’arbitre n’est pas à côté du jeu, il est un acteur entier et essentiel au service du jeu. 

Déconstruire les idées reçues sur l’arbitrage est-il à ce point compliqué ?

Oui, parce qu’on ne pose pas le cadre de la discussion au bon endroit. Parler d’arbitrage à chaud, dans un cadre où la passion peut dépasser la raison, devant une caméra en oubliant sa propre prestation, l’excès trouble la pertinence de l’analyse, ne permet pas de débattre sereinement d’un sujet parfois complexe. Le replacer dans un contexte, encourager l’explication, la pédagogie, la vulgarisation est nécessaire. Le poids des émotions, la méconnaissance de certaines règles, la tendance à confirmer ses propres convictions, la difficulté à accepter l’erreur humaine, la méfiance envers l’autorité sont des freins à cette déconstruction. L’arbitrage est un sujet sensible, car il touche directement à la notion de justice, à l’équité et à l’image d’une compétition.

Deux études, menées par La Poste avec Ipsos BVA, et la Fondation Jean-Jaurès éclairent le phénomène des incivilités dans le sport et leur impact sur les arbitres. Qu’en est-il ressorti exactement ?

Les résultats ont été présentés en fin de saison dernière et soulignent le fait que les incivilités dans le sport amateur dépassent la simple contestation d’une décision arbitrale, mais révèlent des tensions plus générales autour du respect de l’autorité et de l’acceptation des règles. Ce qui est particulièrement inquiétant, c’est qu’un pratiquant sur deux est directement concerné, et que plus de la moitié des Français désignent les arbitres comme les acteurs les plus exposés aux violences. Un terrain de handball ne peut pas être une piste de cirque où tout et n’importe quoi est permis. Il doit permettre l’expression, des uns et des autres, dans un cadre défini, maîtrisé. La FFHandball dispose d’outils efficaces et est exemplaire dans cette lutte-là avec beaucoup d’accompagnements pour les jeunes notamment, victimes de violences, ou même de propos irrespectueux, injurieux qui font mal. Quand on insulte un arbitre, on n’attaque pas qu’une personne, on attaque la règle commune ! 

84 % des Français considèrent que la fonction arbitrale doit être valorisée et protégée. Mais ces résultats mettent en lumière un paradoxe : les arbitres sont essentiels au sport, mais restent particulièrement exposés aux tensions qui traversent les terrains.

Comme souvent dans nos sociétés, celui qui prend des décisions est fatalement exposé. Mieux expliquer ces décisions, faire preuve de pédagogie en amont afin que l’ensemble des acteurs soit sur un même pied d’égalité est essentiel. La fonction est importante, utile, mais faire respecter les règles, c’est aussi être exposé. Les arbitres sont essentiels au fonctionnement du sport, mais ils peuvent être traités comme des adversaires plutôt que comme les garants de l’équité. Travailler sur la posture et pas seulement sur la règle et la prise de décisions, humaniser la fonction, associer prévention, éducation et protection plutôt que de miser exclusivement sur la sanction me paraît indispensable.

56 % d’entre-eux identifient les arbitres comme les acteurs du sport les plus exposés. Faire de l’arbitrage un levier d’éducation pour lutter contre les incivilités, c’est ça l’idée ?

Je le dis souvent, mais on a tendance parfois à oublier d’où l’on vient. L’arbitre ne fait pas qu’observer les fautes, il est aussi le témoin de la façon dont les individus acceptent ou pas les règles communes, la frustration, l’autorité. Le message essentiel est que la violence envers les arbitres n’est pas seulement un problème de discipline sportive, mais un problème d’éducation, de relations humaines et de respect du cadre commun. Arbitrer c’est accepter de décider quand tout le monde regarde. 

Il y a un an, lors de ta prise de fonctions, tu évoquais le souhait de transformer le regard sur l’arbitrage français. As-tu le sentiment d’y être parvenu ?

Je pense que oui. Pas grand monde ne comprenait ce que je venais faire dans cette aventure. Je me suis évertué à aller au plus près des acteurs pour discuter, regarder les choses différemment, avec un nouveau prisme. Le plus souvent possible, nous nous sommes retrouvés autour d’une table avec des présidentes et des présidents, des dirigeants, des formateurs, des accompagnateurs pour avoir un regard différent sur la fonction. Avec des arbitres aussi, évidemment. Mais nous voulions absolument cet autre regard. Nous disposons d’outils que nous voulons manager différemment. On a parfois créé plus d’ingénierie que de sens, et avec la commission, nous souhaitons nous engager différemment. J’étais à Nîmes la semaine passée, et j’ai vu une image magnifique de gamins qui sont allés taper dans les mains des frères Gasmi à la fin du match contre Aix-en-Provence. L’idée de s’identifier à des arbitres comme on s’identifie aux joueurs me plaît beaucoup. Les arbitres doivent aussi incarner quelque chose et c’est ce à quoi nous nous attelons. 

Tu avais notamment évoqué trois chantiers prioritaires : la refonte de la gouvernance ; la révision du système d’évaluation ; la prévention des conflits d’intérêt. Ces chantiers avancent-ils comme tu le souhaites ?

Oui, on a pu les mener avec force et conviction, avec beaucoup de temps d’échange. Ce travail n’est pas tellement visible mais des modalités claires de fonctionnement étaient primordiales pour remettre un cadre et une légitimité dans l’action. Au-delà de ces temps d’échange, il y a eu des temps d’écriture avec le service juridique, nous avons également créé un « jury national de l’arbitrage », une instance avec un enjeu de gouvernance composée de membres issus d’univers différents, de représentants des différentes familles du handball. L’intérêt est de changer de regard dans la perception, de remettre le projet au cœur du débat et non plus les individus. A chaque Conseil d’Administration, le sujet de l’arbitrage est par exemple redevenu un sujet sur lequel chaque administrateur peut intervenir.

La feuille de route s’est précisée depuis autour de quatre ambitions : une filière d’excellence, l’intégrité de la fonction arbitrale, une meilleure vulgarisation des règles et le développement de l’arbitrage à tous les niveaux.

Ce sont des axes stratégiques visant à améliorer la qualité de l’arbitrage, à accompagner les arbitres dans leur parcours et à renforcer la place de l’arbitrage dans le handball français. Cette feuille de route permet de former, accompagner et faire progresser les arbitres vers le plus haut niveau, en leur donnant les moyens de développer leurs compétences. Elle vise à garantir un arbitrage impartial, indépendant, éthique et respecté. A vulgariser les règles, les rendre plus compréhensibles, accessibles et faciles à appliquer par toutes et tous, y compris pour les personnes qui ne sont pas spécialistes de l’arbitrage. Et à faire grandir le nombre d’arbitres, à faciliter leur recrutement et à rendre l’arbitrage accessible dès les premiers niveaux de pratique, et pas uniquement dans les championnats de haut niveau.

Tu avais notamment parlé de restaurer la confiance. Concrètement, comment mesure-t-on aujourd’hui si cette confiance revient ?

Déjà, je suis toujours vivant, alors… Bien sûr, il y a eu des remous, mais si je considère les projets mis en place par l’ensemble des acteurs comme des leviers de confiance par le travail de terrain : Hand’Mania avec des séquences de formation intégrant l’arbitrage avec des techniciens en formation dans les Hauts de France, Ambiances saines et sereines dans le Grand Est, les différentes initiatives autour des assises de l’arbitrage en Nouvelle Aquitaine, je pense, oui, que la confiance est revenue. 

La mission confiée à Pascal Bouchet d’encourager les relations entre les instances fédérales et les ligues professionnelles et les territoires est également quelque chose de palpable. Il nous a fallu du temps, six mois presque, pour analyser les remontées du terrain. Nous n’avons pas tout résolu, je ne suis pas Merlin l’Enchanteur, mais le cadre est maintenant posé, des espaces de dialogue sont ouverts. Le climat est apaisé, il a le mérite de permettre aux arbitres de se projeter et à nous de demeurer en alerte. L’arbitrage est une matière vivante qui mérite d’être connue, et je considère qu’elle est toujours, aujourd’hui, méconnue, notamment autour du temps de préparation, du poids des accompagnateurs qui font un travail de l’ombre extraordinaire… 

Pourquoi la France, qui possède deux des meilleures équipes nationales au monde, n’a-t-elle pas toujours la même domination dans l’arbitrage international ?

J’ai envie de nuancer ma réponse parce que l’on a longtemps eu comme une forme d’effritement justement liée au fait que nos équipes nationales performaient et privaient nos arbitres des matches à fort enjeu. Pour que nos arbitres soient retenus, il aurait fallu que nos équipes ne soient pas présentes, et je trouve que c’est un étrange paradoxe quand même. Il y a depuis l’été dernier un repositionnement de nos arbitres qui correspond à la feuille de route fixée par Philippe Bana, notamment vis à vis des Jeux olympiques puisque nous avons l’ambition d’embarquer à minima un binôme à Los Angeles. Des missions sont confiées à Laurent Reveret en ce sens. En plus de Karim et Raouf Gasmi, Mathilde Cournil et Loriane Lamour ont pris une nouvelle dimension à l’international en fin de saison, Titouan Picard et Pierre Vauchez seront à l’Euro féminin, Yasmine Diar et Maïlys Carmaux ont obtenu leur grade d’arbitres européennes, Rafik Heddid et Morgan Picot ont participé à leur première compétition européenne majeure chez les jeunes, Dylan Gazeu et Julien Blanco ont été désignés pour le Beach Handball aux Jeux olympiques de la jeunesse à Dakar.

Qu’est-ce qui manque aujourd’hui à un binôme français pour atteindre durablement le très haut niveau international ?

Il ne manque rien. Aujourd’hui, dans ce que l’on prépare avec eux, il manque juste des espaces pour arbitrer au plus haut niveau, peut-être un peu d’expérience aussi parce que certains binômes demeurent des binômes jeunes dans la fonction européenne et internationale. Mais comme une majorité de jeunes l’expriment aujourd’hui, faisons confiance à notre jeunesse. 

Faut-il détecter les futurs arbitres internationaux beaucoup plus jeunes ?

Des dispositifs de détection existent mais nous n’avons pas besoin de recruter plus jeune. Chaque saison nous inscrivons trois binômes sur le programme Young Referee de l’EHF. Cependant, je reste persuadé que le sujet de l’arbitrage doit être débattu dans nos structures de formation, parce que, potentiellement, on peut identifier les profils les plus à même de siffler à haut niveau assez tôt. Il existe différents dispositifs, le parcours PPF autour des compétitions majeures de détection, le parcours aspirant pour les moins de 26 ans, et également celui réservé aux joueurs professionnels qui souhaiteraient se reconvertir. Il y a des gamins et des gamines qui ont envie de « bouffer » de l’arbitrage, mais pour faire un très bon arbitre, je reste persuadé qu’il doit jouer le plus longtemps possible, adapter son parcours autour du jeu.

Comment évaluer objectivement la performance d’un arbitre dans un sport où certaines décisions restent nécessairement sujettes à interprétation ?

Il ne faut pas compter simplement ses bonnes et ses mauvaises décisions, mais d’abord distinguer leur justesse, la qualité de leur application, la cohérence et la maîtrise du match, tout en reconnaissant qu’une part d’interprétation est inhérente au jeu que nous devons réduire au minimum. Le principe fondamental est qu’on ne doit pas évaluer un arbitre uniquement sur le résultat de ses décisions, mais sur leur conformité aux règles, leur cohérence et la qualité de son jugement au regard des informations disponibles au moment de l’action. Au mois d’août, Laurent Reveret et Yérime Sylla, qui n’est pas un expert de l’arbitrage, se sont alignés sur des présentations claires, en tenant compte d’un environnement, des enjeux économiques, de la notion de spectacle, afin de créer les conditions pour permettre aux arbitres du secteur professionnel de se préparer différemment dans une grille de lecture nouvelle.

Est-ce que l’IA pourrait demain évaluer certaines décisions arbitrales ?

Non l’IA, ne remplacera pas la prise de décisions des arbitres. Par contre, l’utilisation de l’IA dans le traitement des données est déjà une réalité. Pour aller plus loin dans le séquençage, l’utilisation des images pour être plus factuel dans l’analyse, peut nous permettre d’aller encore plus loin. 

À quoi ressemblerait, selon toi, le statut idéal d’un arbitre de haut niveau français ?

Je ne l’imagine pas comme un professionnel à l’image des joueurs d’élite. Il faut que l’on créé les conditions d’un statut particulier avec des métiers, par exemple, qui permettent de préparer un match sereinement, ou d’appréhender facilement la gestion d’une carrière et l’après-carrière. Dégager du temps pour se préparer physiquement, pour l’analyse, est une nécessité absolue. Des conventions sont parfois signées avec des structures publiques ou privées, et ça va dans le bon sens. Certains sont également professionnels, conseillers techniques ou salariés dans des structures de la FFHandball, des Ligues ou des Comités. On a des individus quasiment insérés dans l’activité pour vivre leur métier et leur passion. Mais ça n’est pas inintéressant d’avoir à côté une activité professionnelle pour s’émanciper et faire différemment. 

De retour de l’IHF Forum au Caire, Philippe Bana a évoqué la volonté de l’IHF de transformer les règles et notamment le jeu à 7 contre 6. Ton avis là-dessus ?

Le 7 contre 6 a transformé le jeu, l’a parfois dénaturé. Il est toujours important de se poser ce type de questions. Le 7 contre 6 avait un objectif précis, de rendre le jeu plus spectaculaire, mais même si on aime bien lorsqu’un gardien marque à son tour, est-ce si spectaculaire ces tirs dans le but vide ? 

En 2030, à quoi souhaites-tu que l’arbitrage français ressemble ?

Je rêve que notre Fédération ait terminé le sujet de l’accompagnement de professionnalisation de nos arbitres. D’une Fédération reconnue pour le savoir-faire de ses équipes techniques à l’international. Mais je rêve surtout de voir cette lueur dans les yeux des gamins qui voudraient ressembler à Karim, Raouf, Mathilde, Loriane, Pierre, Titouan, Maïlys, Yasmine, Rafik, Morgan, Dylan, Julien et tous les autres. Qu’ils soient fiers de porter le même maillot et qu’ils aient envie de s’identifier.