Elle est née en Côte d’Ivoire, mais a découvert le handball en France, où elle s’est très vite épanouie, portée par un caractère et une expression hors du commun. Sélectionnée à treize reprises en équipe de France, retenue par Alain Portes pour les stages de juin, la demoiselle d’Issy Paris est un personnage haut en couleurs. Dans sa cage, elle ne ressemble à personne d’autre, tantôt panthère aux griffes acérées, tantôt enjôleuse… Dans un cas comme dans l’autre, elle ne laisse personne indifférent…


-« Avant d’évoquer ces finales, celle perdue en Coupe d’Europe et celle qui se profile en Championnat, parlons de ce triste entraînement de Sao Paulo, en décembre 2011…
Les souvenirs sont douloureux, encore aujourd’hui. Je participais pour la première fois à une grande compétition, c’était un moment particulier, à la fois enrichissant et dur. Je me souviens du temps passé à l’entraînement, mais aussi du temps passé en tribune à supporter les filles. Je suis une compétitrice, très orgueilleuse, et cette situation ne pouvait me combler parfaitement. Mais je regardais, j’apprenais, j’emmagasinais. Ça s’est soldé par une grosse blessure, une blessure à tous points de vue.

Vous êtes une fille de nature plutôt très joviale, mais votre visage, ce jour-là, était particulièrement fermé…
On peut tout lire sur un visage. J’arrive de mieux en mieux à tricher, mais les grosses joies, comme les grosses peines, se devinent sans problème sur le mien. Ce jour-là, mon humeur était impossible à masquer.

Comment vivez-vous, aujourd’hui, cette concurrence en Equipe de France ?
Amandine (Leynaud) et Cléopâtre (Darleux) sont installées, mais Alain Portes semble vouloir laisser la porte ouverte à d’autres prétendantes… Je la vis bien parce que je m’entends très bien avec elles. C’est une expression peut-être convenue, mais la concurrence est saine. Mais je le vis aussi bizarrement. J’ai le même âge que Cléo, mais l’on me considère comme « la petite »…. En fait, c’est juste génial d’appartenir à ce groupe. Je m’entraîne, j’essaie de faire ce que l’on me demande. J’ai peut-être, par moments, du mal à être parfaitement relâchée quand je joue, sans doute même à intégrer l’idée que je ne suis pas la meilleure alors que ce n’est pas ma façon de penser traditionnellement, mais en dehors, c’est juste parfait. Je me laisse porter par les choses. Je m’amuse bien…

Elles jouent dans des grands clubs européens. Seriez-vous prête, vous aussi, à vous laisser tenter par l’exil ?
Je suis ouverte à l’aventure. Les choses m’ont amenée à signer à nouveau à Issy, j’y suis bien. Surtout, je n’ai jamais été appelée par un grand club européen.

A Deauville récemment, vous étiez aux côtés des Messines Gervaise Pierson et Laura Glauser pour quelques jours de stage. Ce poste-là est donc un poste fort en France ?
Oui, il est très fort. La compétition y est vraiment très rude. Il me semble que des garçons comme Médard ou Martini ont dû susciter des vocations. Mais il y a surtout eu ces deux monstres, Valérie Nicolas puis Thierry Omeyer qui, eux, ont donné une toute autre image à ce poste particulier, au point de générer des passions.

Il s’en est pourtant fallu d’un rien pour que vous ne deveniez jamais gardienne…
C’est clair. Je n’ai pas choisi, j’y suis d’abord allée pour dépanner. Après mes premiers passages, les entraîneurs se sont dits que je serais meilleure que sur le terrain. Ce n’est pas forcément mon avis. Bien sûr, j’ai des problèmes de genoux, j’ai été freiné par deux tendinites rotuliennes, et je n’aurais sans doute pas supporté les sollicitations traumatisantes, mais je crois que j’aurais pu m’épanouir aussi sur le champ. Maintenant, je sais que rien n’arrive par hasard.

D’une manière plus générale, quel est votre attachement à ce maillot tricolore, vous qui êtes née à Kadjokro, un village de Côte d’Ivoire ?
C’est fou que vous me posiez cette question. Hier, j’étais avec un ami ivoirien à qui je racontais justement cette chance que j’ai de vivre la vie que je vis aujourd’hui, une vie que je n’aurais jamais penser vivre. Je suis en France, en équipe de France, c’est juste incroyable. Je chante la Marseillaise, je la chanterai toujours. Et j’ai envie de dire : merci à la France !

Racontez-nous d’ailleurs votre parcours, depuis la Côte d’Ivoire jusqu’à l’équipe de France en passant, évidemment, par Ivry…
Je suis née à Kadjokro mais j’ai grandi à Toumodi, un autre petit village. C’était la vie classique dans un village en Afrique, comme on peut les lire un peu partout. Je vivais avec mes grands-parents dans une grande maison, avec beaucoup de monde. Il y avait des cousins et des cousines, des oncles, et puis la fille de la s?ur de ma grand-mère qui avait un an de moins que moi et avec qui nous avons partagé beaucoup de choses. Mon père était déjà en France pour essayer de me construire un avenir. Je voulais le rejoindre, mais je ne vivais pas dans cette attente perpétuelle. J’ai atterri en France à l’âge de huit ans et demi. Deux ans après, je découvrais le handball à Ivry. Franchement, je n’ai aucun souvenir des entraînements, des contenus, des contextes. Je me rappelle juste que je courais partout, que je voulais toujours marquer, récupérer la balle, j’étais très expressive et libérée. J’ai été appelée par le Comité, puis par la Ligue pour des sélections dans ma catégorie d’âge. C’était l’époque où je faisais une mi-temps sur le terrain et l’autre dans les buts. A cet âge-là, je m’éclatais, j’arrivais à arrêter des balles parce que les gamines de nos âges ne sont pas très précises dans les savoir-faire. A Ivry, avec les -16 ans, je faisais la même chose, jusqu’à ce que j’entre à la section sports études. Je suis allée en Sports Etudes à l’âge de treize ans à Tournan en Brie. C’était le temps de l’adolescence, je me découvrais, je découvrais les autres, c’était plutôt agréable. J’ai aussi joué en N2 avec Ivry, j’avais à peine quinze ans. Les filles plus âgées prenaient soin de moi, je crois que je les faisais rire. J’ai été sollicitée pour entrer dans plusieurs centres de formation, j’ai choisi Fleury-les-Aubrais qui avait l’image d’un club familial, qui prenait soin des jeunes. J’ai signé mon premier contrat pro en 2008. Issy m’a ensuite appelé, c’était juste une « Dream Team » à l’époque. Malheureusement, on a appris pendant la trêve que le club allait être rétrogradé. La plupart des filles étaient en équipe de France et sont parties. On est restée quelques-unes à ferrailler en D2, ça a été une saison géniale.

Celle de Raphaëlle Tervel a dû l’être elle aussi. Elle a mis le week-end dernier un terme à sa carrière immense en ajoutant un titre de Championne de Hongrie à son incomparable collection. Que vous inspire son parcours ?
Franchement, sa carrière est exceptionnelle. Deux Ligues des Champions, c’est ahurissant… Elle a été exemplaire toute sa carrière, exemplaire en équipe de France, j’ai juste un immense respect pour ce qu’elle a réalisé, ce qu’elle est… Elle est excellente, toute douce, gentille, posée. Son histoire donne envie…

« EN REVANT, TU PEUX ALLER TELLEMENT LOIN… »

Beaucoup l’imaginent se reconvertir dans l’entraînement. Il paraît que ce métier vous plaît, que son approche vous a d’ailleurs été bénéfique dans votre jeu ?
Oui, carrément. J’avais entraîné des garçons à Fleury mais là, depuis quatre ans, j’entraîne des jeunes à Issy et ça m’ouvre de nouvelles perspectives. J’adore entraîner, vraiment. Ce métier te force à ouvrir les yeux sur beaucoup de choses que je ne voulais pas voir auparavant. Je suis plus à l’écoute de mon coach qu’avant, je perçois des choses qui m’échappaient peut-être. Coach, tu es sans cesse dans l’analyse, des comportements, de la performance. Mais pour pouvoir analyser les autres, il faut savoir s’analyser soi-même, et j’y parviens mieux depuis que j’ai choisi cette voie.

«La sagesse, c’est d’avoir des rêves suffisamment grands pour ne pas les perdre de vue lorsqu’on les poursuit. » C’est de qui ?
Je le sais, mais ça m’échappe… (on lui suggère Oscar Wilde) Oui, c’est lui. J’avais retenu cette maxime il y a quelques temps, je ne suis pas certaine qu’elle colle encore exactement à mon état d’esprit aujourd’hui. Mais puisqu’on vient de parler de Ruffy (Raphaëlle Tervel), elle me semble adaptée à son parcours : faire les choses en silence, se persuader soi-même que l’on peut y arriver. La vie est éphémère. Rêver, c’est juste génial, c’est la seule chose que personne ne peut t’enlever. Parfois, j’ai juste envie de fermer les yeux et de me balader. En rêvant, tu peux aller tellement loin…

Quels sont vos rêves aujourd’hui ?
Juste être sereine, heureuse… Ce n’est plus un but en particulier, style gagner une compétition, posséder ceci ou cela… J’arrive à un moment de ma vie où je souhaite simplement être en accord avec moi-même. Je suis à la recherche du bonheur, c’est une quête toute simple mais à la fois si compliquée. Je ne sais pas si je suis très claire. Ce que je veux dire, c’est que mon rêve est d’arriver à gérer ma vie quelles que soient les péripéties, les tourments qu’elle te réserve.

Celui de remporter une Coupe d’Europe s’est malheureusement évaporé avec cette défaire cruelle face aux Suédoises d’Höör. Ça fait deux fois avec cette finale perdue contre Hypo en Coupe des Coupes…
Contre Hypo, avec un effectif aussi diminué, c’était juste injouable. Les Suédoises, c’est circonstanciel. On n’a pas pris tous les éléments en compte pour l’emporter. C’est notre faute, vraiment.


« JE SUIS UNE PERDANTE HORRIBLE ! »

Issy Paris, au même titre que Metz ou Fleury-les-Aubrais, semble déterminés à viser l’excellence. Mais en quoi ce club est-il si différent des autres ?
C’est compliqué de répondre à cette question lorsque l’on ne connaît pas les autres clubs de l’intérieur. Je pense juste que si l’on n’a pas le budget de certaines équipes, on a néanmoins beaucoup de richesses, d’orgueil. On a une vraie force de caractère. Et puis, on n’aime pas perdre. Je suis une perdante horrible, mais je ne suis pas la seule dans cette équipe. Quand j’étais plus jeune, je pleurais dès que je perdais. J’ai appris à contenir mes émotions au fil du temps, mais si par malheur une jeune ne court pas à l’entraînement, elle est sûre qu’elle va m’entendre ! Vous pouvez leur poser la question…

Vous avez été championne de France de N2 en 2010, vice-championne l’an passé… Le titre est-il pour cette année ?
Il peut être pour cette année. On peut aller le chercher, même si l’on sait la mission compliquée.

Votre parcours est atypique, vous avez décroché un baccalauréat à même pas dix-sept ans… Peut-on, aujourd’hui, concilier études et sport à haut niveau ?
On peut, et on doit ! J’y reviens, mais la vie te réserve toujours des surprises et plus tu as d’atouts, plus tu as de chances de réussir. Poursuivre ses études au moment de ta formation peut se révéler compliqué. Mais dès que tu passes professionnelle, tu as le temps et la liberté d’entreprendre des études. Les Villes, la Fédération sont très ouvertes là dessus. C’est à la fois une question d’état d’esprit et de volonté.

Puisqu’on l’on a démarré cette interview par une grimace, achevons-là sur un sourire. Vous étiez radieuse, l’an passé, lorsque l’on vous avait remis le trophée récompensant la meilleure gardienne de la saison. Est-ce une fierté d’être ainsi reconnue par les observateurs ?
Je ne suis certainement pas du genre à bouder les plaisirs. Je prends tout ce que la vie veut bien m’offrir. Bien sûr que je suis fière. Je n’imagine même pas ce que mon père a dû ressentir lorsque l’on m’a décerné ce trophée. C’était une grosse et magnifique surprise. Je suis arrivée un peu paumée sur le podium, ravie mais déboussolée. J’ai dit un truc du genre : c’est mortel. Les gens ont rigolé. J’étais heureuse. »