Karaboué, c’est un ton, l’incarnation d’une manière d’être. Né à Abidjan, gamin solitaire, déraciné, parfois mélancolique, très tôt livré à lui-même, il s’est construit sur des valeurs essentielles dont il parle ici, avec toute sa passion, une flamme jamais vacillante. A trente-sept ans, «l’autre gardien» de l’équipe de France a choisi de tirer un trait sur sa carrière internationale. Ce retrait n’est pas anodin et ceux qui ont la chance de l’avoir côtoyé savent combien il va manquer à une famille dont il était, quelque part, le patriarche.

– Vous avez décrété votre retraite internationale au beau milieu du Championnat du monde, au terme d’une grosse partie face au Monténégro. La décision était-elle mûrement réfléchie ?
Réfléchie, oui, depuis longtemps. Sans doute même avant les Jeux. Je m’interrogeais, en fait, sur l’opportunité de stopper après Londres. Mais avec notre réussite, j’ai eu envie d’aller jusqu’à ce Championnat du monde qui, très concrètement, signifiait la fin de l’aventure pour moi. Ce Mondial, c’était aussi un moyen de terminer ma carrière au côté de Didier (Dinart). Nous nous sommes connus à Montpellier, en 1997, et terminer ensemble était un autre plaisir.

Un des nombreux que vous avez vécus dans cette équipe. Vous imaginiez-vous en connaître autant lorsque vous avez débuté ?
Non. C’était même parfaitement impensable. Surtout quand on pense au processus de naturalisation, qui a démarré en 1994 pour s’achever près de dix ans plus tard?

Est-ce compliqué de choisir le moment de partir ?
C’est compliqué, oui. Tu es partagé, tu hésites. Il y a d’abord les souvenirs. Dieu merci, ils sont très bons. Et puis il y a la réalité. Laisser une aventure, une histoire, des copains, des amis, presque une deuxième famille. Vous savez, on vit de longs moments en clan, on partage tellement de choses. Mais en même temps, tu sais que ça ne dure qu’un temps?

Que croyez-vous qu’il va, d’abord, vous manquer ?
Les bruits de Dinart dans la chambre ! C’est du private joke? Non, tout va me manquer. Les retrouvailles, la préparation physique d’une compétition. Les émotions, l’ambiance de ces grands moments. Même les moments difficiles, ceux qui chamboulent une personne. Quand tu fais partie de l’équipe de France, c’est une décoration particulière, un costume singulier. C’est tout de même le sport le plus titré en France, celui qui fait vibrer les Français de manière continue depuis un bon moment déjà?

On se hasarde au petit jeu des souvenirs. Le partenaire qui vous a le plus marqué ?
Didier, évidemment. Parce que c’est mon ami, mon partenaire de chambre, en sélection comme lorsque nous étions ensemble à Montpellier. Quand il est arrivé à Montpellier, j’ai simplement trouvé un sacré acolyte, un excellent compagnon.

Le moment le plus singulier ?
La première sélection. Le premier match. La Marseillaise. Mes premiers pas. Tu regardes ce monde-là à la télévision, parfois depuis les tribunes. Certains sont des modèles. Je pense à Jackson (Richardson). A Médard aussi. Et là, tu arrives à vêtir les mêmes tenues qu’eux. A jouer dans les mêmes salles, à partager le même vestiaire?

Votre meilleur match ?
Celui que je retiendrai, même si les gens ont tendance à l’oublier, c’est celui de Radès, lors de ma première compétition, le Championnat du monde 2005 en Tunisie. Dans le match pour la troisième place, je suis entré à un quart d’heure de la fin, alors que je n’avais pas trop eu l’occasion de m’exprimer auparavant. Je rentre, donc, je fais trois ou quatre arrêts, et je participe à la victoire qui m’offre, d’ailleurs, ma première médaille.

Le plus bel arrêt ?
J’en sais rien. J’en ai fait tellement !!!

Le plus important ?
Pour moi, ils ont tous été importants. J’ai toujours eu besoin de justifier le fait que je n’acceptais pas cette seconde place. Que je valais mieux que ces quelques minutes. Et que je pouvais, moi aussi, apporter à cette équipe.

Le titre que vous placez au-dessus des autres ?
Les Jeux. Ceux de Pékin, c’étaient les premiers, ils avaient la même saveur que toutes les premières découvertes. Les seconds, c’était peut-être une façon de clôturer l’histoire.


Votre nombre de sélections ?
Je n’en sais rien. 150 ?

151…
C’est bien? Dans ma longue traversée du désert, au moment de la naturalisation, il m’est arrivé d’imaginer que je n’en ferais même pas une seule…

Vous souvenez-vous de la date de votre première sélection, de l’identité de l’adversaire ?
Bien sûr, la Slovaquie? En mai 2004.

Le 6 juin…
Bon, j’étais pas très loin?

Juin, c’est traditionnellement la période pendant laquelle vous vous adonnez à votre autre passion, l’action humanitaire?
Ce n’est pas une passion, plutôt une raison de vivre. La Côte d’Ivoire est mon pays natal. Je tire de mes origines la base qui m’a été donnée pour continuer à grandir et devenir ce que je suis. Un arbre sans racine a une durée de vie très limitée… Se souvenir d’où l’on vient est indispensable pour savoir où aller.

Et vous voulez aller là où vont les enfants?
Quand je parle de racines, quand je vois tous ces enfants, c’est moi, finalement, que je vois. C’est une manière de me rappeler d’où je viens, même si je ne suis pas prêt de l’oublier. Donner une partie de ce que ce sport m’a apporté, donner du bonheur, partager de simples moments m’apparaît tellement naturel. C’est aussi une façon de m’accomplir.

Parlez-nous de DK C?ur Afrique?
L’association est née il y a bientôt six ans. Elle a pour vocation de venir en aide aux enfants de Côte d’Ivoire. Pour cela, deux leviers sont privilégiés : le sport, bien sûr le handball et l’éducation. Chaque année, DK C?ur Afrique facilite ainsi l’accès à l’activité en offrant du matériel et en encadrant la pratique. Mais elle favorise aussi l’inclusion sociale, l’intégration et l’égalité des chances en intervenant sur l’éducation, la scolarisation des enfants. Elle est enfin très attentive à la santé publique des jeunes, à la prévention de toutes les formes de violence?

Concrètement, quelles sont ses moyens d’intervention ?
Chaque année, au mois de juin comme vous le souligniez, DK envoie une équipe sur place afin de prendre la mesure des besoins et tâcher de trouver les moyens de les satisfaire. Elle encadre aussi la pratique de l’activité, mais elle consacre surtout du temps à ouvrir l’horizon des jeunes en partageant des valeurs communes. Le reste de l’année, comme toutes les associations, elle cherche les moyens d’assumer cette ambition. D’ailleurs, si certains sont sensibles à la démarche, ils peuvent nous contacter au travers de notre site (dk-c?ur-afrique.org) ou de notre page facebook.

On vous a très vite catalogué comme la doublure de Thierry Omeyer, l’un des meilleurs spécialistes au monde. L’étiquette ne vous a pas toujours convenu?
Non, parce que je n’aime pas l’idée de numéro 2. Ce n’est pas que je me vois comme un numéro 1, mais j’aime bien, dans la vie, et je pense qu’il s’agit-là d’une marque de respect, que celui qui est le plus fort le prouve en permanence. Ne pas accepter la position de second me semble une qualité en adéquation avec les besoins du haut niveau. Titi est l’un des meilleurs gardiens au monde, je ne discute même pas ce constat. Mais ma position n’a pas toujours été à la hauteur de toute l’ampleur de l’aide que je pouvais apporter à cette équipe. J’aurais aimé pouvoir être plus influent à chacune des épopées, même si les gens oublient qu’il y a des moments décisifs pendant lesquels j’ai été là. On oublie, d’ailleurs, que le succès est la conséquence d’une association d’individus.

Votre parcours est pour le moins atypique puisque vous avez donc quitté la Côte d’Ivoire à l’âge de dix ans, puis épousé la nationalité française à vingt-neuf? A quel moment avez-vous envisagé faire carrière dans le handball ?
Quand je fais quelque chose, j’essaie d’être bon, d’aller le plus loin possible. J’ai commencé le handball à l’âge de 12-13 ans. J’avais le plaisir de retrouver les copains, de m’amuser, de partager avec eux. L’envie est venue très vite de voir jusqu’où je pourrais aller. C’était pareil quand je voulais être footballeur. Malheureusement, le club du Suquet, dans lequel je jouais, a eu des soucis avec le foyer dans lequel j’étais hébergé. Du coup, j’ai dû laisser tomber le foot. Sinon, qui sait si je n’aurais pas achevé ma carrière à la CAN avec les Drogba, Kalou?

Dans quelle mesure le handball, à l’époque de vos premiers pas à Mandelieu, vous a-t-il dévié de fréquentations peu recommandables ?
Je ne serais jamais devenu un grand bandit. Mais le handball m’occupait. Comme chaque gamin de mon âge, j’étais attiré par les émotions fortes, je n’étais jamais le dernier pour les petites conneries. Une chose est sûre, j’étais lucide sur un truc : mon passage en France devait aboutir à quelque chose de grand. C’était une chance que mon père m’avait accordée. C’était un objectif prioritaire de renvoyer la confiance.

Votre père est-il fier de vous ? Vous a-t-il déjà vu jouer avec le maillot de l’équipe de France sur le dos ?
Bien sûr qu’il est fier de moi. Il me l’a déjà dit, et ce moment-là est gravé. Ma mère aussi est fière de moi. Mon père connaît la difficulté que cela a été d’atteindre cet objectif, les efforts nécessaires. J’aurais aimé qu’il me voit sur un terrain, mais, malheureusement, on a beau être le père d’un sportif qui s’attache à porter haut les couleurs de la Côte d’Ivoire, le Consulat te refuse le visa.

Quelles sont les valeurs propres à cette discipline que vous avez toujours souhaité défendre ?
Elles sont innombrables. Moi, je suis gardien de but. De ma position, je vois cette muraille défensive, devant, sensée protéger la maison. Ce sont des liens très forts d’entraide, de partage et de soutien qui se créent automatiquement. Ayant vécu loin de ma famille, ce sport collectif m’a apporté ce lien. Mais il ne m’a pas apporté que ça. Son côté accessible, les rencontres qu’il génère, la proximité avec le public lui donnent une saveur particulière.

Votre contrat avec Toulouse court jusqu’au mois de juin. Comptez-vous, à trente-sept ans, entamer une ultime aventure ? Avez-vous, déjà, songé à votre vie d’après ?
J’y songe tous les jours. Maintenant, je reste ouvert à toute proposition, je suis à l’écoute. La seule chose dont je suis certain, c’est que l’arrêt de ma carrière internationale me permettra de mieux suivre encore mes études. Je me suis lancé dans une licence «management des organisations sportives » qui me permettra, à terme, d’acquérir les compétences pour développer de nombreuses activités, dont celles de DK C?ur Afrique. J’aurais, d’ailleurs, plus de temps à consacrer à mon association quand le livre se sera totalement refermé? Mon souhait, en tout cas, est de rester dans le handball, peu importe la forme de mon engagement, et d’apporter mon expérience. »