Après une carrière exceptionnelle, marquée notamment par un titre olympique avec l’équipe de France en 2021, un titre mondial et un titre européen, Béatrice Edwige a décidé de tourner la page du handball professionnel. Elle se confie sur ses souvenirs avec sa marque de fabrique : la sincérité.

Tu as récemment annoncé ta retraite sportive. Est-ce une décision que tu avais mûrement réfléchie ?

Oui. C’est une décision que j’avais dans un coin de ma tête depuis longtemps. Je savais que je voulais arrêter. Je ne voulais pas faire l’année de trop, celle où tu commences à te sentir ridicule sur un terrain ou à ne plus être capable de faire ce que tu faisais avant. Le fait de devenir maman a aussi beaucoup fait mûrir cette décision.

Tu n’avais d’ailleurs pas vraiment communiqué sur ta grossesse.

Non. C’était quelque chose de très personnel, de très intime. Je n’ai pas donné de prénom ni de date dans ma communication. Je voulais garder cette partie de ma vie pour moi. J’ai aujourd’hui un petit garçon et, pendant un moment. J’avais imaginé pouvoir avoir un enfant au cours de ma carrière et revenir ensuite au handball. Quand mon fils est arrivé, je n’ai plus eu envie de revenir. Pendant environ un an, ma priorité est vraiment de pouvoir me consacrer pleinement à lui.

Le contexte professionnel a aussi facilité cette décision…

Oui. Mon aventure avec le FTC s’était terminée et je suis rentrée en France. J’ai un peu pris ça comme un signe. Puis j’ai été contactée par Ikast. Au départ, je ne voulais pas repartir pour une saison complète. J’ai accepté de faire seulement deux mois. C’était exactement ce qui était prévu et, finalement, je suis tombée enceinte.

Tout s’est vraiment bien goupillé. J’ai eu une très belle grossesse et, avec le recul, je me rends compte que le handball était déjà derrière moi depuis un an et demi ou deux ans. Il y avait certaines choses que je ne supportais plus trop dans cet univers. J’ai aussi terminé une école de commerce. Je ne ferme pas la porte à un retour dans le handball, mais il faudrait que ce soit pour quelque chose qui corresponde vraiment à mes valeurs et à ce que j’ai envie de faire. J’ai beaucoup d’idées. Devenir consultante TV pourrait m’attirer.

Tu vis aujourd’hui à Metz. Vas-tu parfois voir jouer les Messines ?

Non, très peu. Je suis à Metz, mais je ne vais quasiment jamais aux Arènes. Il n’y a finalement pas beaucoup de gens qui savent que je suis là, en dehors de mes proches. Je me promène normalement avec mon fils, je ne me cache pas. Mais je suis vraiment dans une autre vie.

Metz vient pourtant de gagner la Ligue des Champions…

Oui, et je suis vraiment très heureuse pour elles. Ça me fait énormément plaisir.

Le handball ne te manque pas ?

Non, parce que je suis complètement plongée dans ma nouvelle vie. Je suis avec mon fils, je profite de lui et je n’ai pas le sentiment d’être dans le manque. Et puis, j’ai fait le deuil de certaines choses depuis longtemps. Avec le recul, je me rends compte que je n’ai peut-être pas assez savouré certains titres. J’étais tellement dans la compétition, dans l’envie de gagner, que je passais immédiatement à la suite. Et finalement, mon annonce de retraite m’a fait prendre conscience d’autre chose. J’ai reçu énormément de messages de femmes qui me disaient que j’avais été un modèle pour elles, que je les avais inspirées. Et ça, quelque part, c’est aussi une victoire. C’est peut-être même un titre à part entière.

Et cette reconnaissance autour des pivots, avec notamment Sarah Bouktit désignée meilleure joueuse européenne de l’année, tu l’apprécies comment ?

Sarah est une excellente pivot. Et je trouve cette récompense totalement méritée. Sarah a fait une saison exceptionnelle, notamment offensivement. Elle marque énormément et elle a encore été très performante au Final Four. Elle avait déjà marqué sept buts à la mi-temps de la finale. C’est une très belle reconnaissance pour le poste de pivot.

Tu as longtemps été identifiée comme une spécialiste de la défense. Est-ce que cela t’a parfois gênée d’être davantage reconnue pour ton apport défensif que pour ton jeu offensif ?

Pas du tout. Au contraire. Je dois énormément à la défense. C’est grâce à elle que je suis devenue la joueuse que j’ai été. C’est d’ailleurs par la défense que je suis entrée en équipe de France. Il y a aussi eu des choix stratégiques. Parfois, on décidait que je devais me concentrer davantage sur la défense pour conserver mon énergie et ma concentration pour ce rôle-là. C’était quelque chose que je discutais avec le staff.

Lors de l’EHF Euro 2018, par exemple, j’ai joué quasiment une heure sur plusieurs matchs en faisant défense et attaque. Et lors de mes dernières années à Metz, je faisais les deux avec Manu Mayonnade qui croyait beaucoup en mes qualités et qui avait compris l’importance du poste de pivot.

Je reconnais quand même que l’attaque n’a jamais été mon point fort. Il y avait souvent des joueuses plus fortes offensivement que moi. Mais ma priorité, c’était que l’équipe progresse. Et puis j’aime la défense. Je pourrais en parler pendant des heures !

Est-ce que tu changerais la manière dont on évalue les joueurs avec des statistiques qui aujourd’hui valorisent finalement assez peu le travail en défense ?

Aujourd’hui, le handball est énormément tourné vers l’attaque. On arrive à des scores de 36-39, 35-45… Et j’ai parfois le sentiment qu’on perd un peu de la splendeur du handball. Pour moi, pour juger un grand joueur, il faut prendre en compte ce qu’il apporte en attaque mais aussi en défense. Certains joueurs qui sont considérés comme des grands joueurs le seraient peut-être moins si on mesurait réellement leur impact défensif. Et, à l’inverse, certains mériteraient beaucoup plus de lumière parce qu’ils font les deux.

Le poste demande énormément d’énergie. Quand tu défends pendant une minute ou une minute trente, puis que tu dois attaquer pendant la même durée, ça coûte beaucoup.

Parfois, pendant un match, je devais arrêter d’attaquer parce que la défense m’avait pris trop d’énergie, ou l’inverse. Pour moi, une meilleure joueuse du monde devrait être capable d’être performante des deux côtés du terrain.

Revenons à tes débuts en équipe de France. Ta première sélection intervient en juin 2013.

Oui. Je reviens d’une semaine de qualifications face à la Croatie et, une semaine plus tard, Olivier Krumbholz est remercié. Je me retrouve donc immédiatement avec Alain Portes comme nouveau sélectionneur. À cette époque, ma carrière était très loin d’être écrite. Je jouais à Dijon, en deuxième division.

Comment es-tu arrivée à ce premier rassemblement ?

Pierre Terzi, qui était à Dijon, avait été appelé par Olivier. Il avait besoin d’une joueuse pour faire le nombre, notamment parce qu’il y avait une blessure et qu’il cherchait quelqu’un pour défendre. Pierre lui a proposé mon nom. Je me souviens très bien du trajet en TGV. J’étais complètement paniquée. J’avais de mauvais souvenirs des sélections de jeunes et je n’étais vraiment pas bien. Finalement, je suis arrivée. Alison Pineau et Claudine Mendy m’ont vraiment prise sous leur aile. Camille Ayglon-Saurina était aussi passée me voir et m’avait rassurée.

Et lors des premiers entraînements, Olivier Krumbholz remarque ton profil…

Oui. Moi, je défendais comme je le faisais à Dijon. Je n’étais pas vraiment dans le projet de l’équipe de France. Olivier avait un système très précis. À un moment, il arrête l’entraînement et dit aux filles, en gros : « Laissez-la faire ce qu’elle veut. Adaptez-vous à elle. » Et évidemment, ça attire l’attention alors que moi, justement, je ne voulais surtout pas qu’on me remarque ! À la base, j’étais simplement là comme partenaire d’entraînement. Et finalement, Olivier me sélectionne pour le premier match contre la Croatie. J’appelle ma famille pour leur annoncer. Ils sont évidemment très surpris et sont venus au match à l’Axone de Montbéliard.

Puis Olivier est remercié et il faudra convaincre le nouveau sélectionneur, Alain Portes…

Je me demande alors si je serai rappelée. Alain Portes ne me reprend pas immédiatement et, à un moment, je pense que l’aventure est terminée. Finalement, il me reprend en 2015. Puis on annonce le retour d’Olivier. Et quand Olivier revient, il me reprend dans tous les rassemblements. Il a toujours cru en moi. Il avait vu ce que je pouvais devenir. À partir de là, mon aventure avec l’équipe de France commence vraiment.

Tu reviens au moment où va s’ouvrir une période exceptionnelle de l’équipe de France. Est-ce que tu as le sentiment que 2016 constitue un tournant, à la fois pour toi et pour le groupe ?

Oui. Dans ma tête, je me suis mise en mode machine. Je me suis dit : « Il faut que tu fasses tout pour être prête physiquement. Il faut que tu te donnes les moyens de continuer à rester dans la tête du sélectionneur et d’être sélectionnable. » Je faisais des entraînements supplémentaires. Je m’entraînais avant les séances collectives avec Nice, j’allais courir le matin… Je me suis vraiment imposé ça. Je suis devenue une machine de guerre physiquement. Et ces J.O. de 2016 restent, pour moi, un moment charnière. Quand on décroche cette médaille d’argent, pour moi, c’est une médaille d’or… À la fin de la compétition, Olivier vient me voir. Il me dit : « Béa, si tu continues comme ça, tu seras une grande joueuse. Tu deviendras une grande joueuse. » On n’en parle pas très longtemps, mais je me dis : « Ah ouais… Quand même. » Et là, je me dis : « Vas-y. Donne-toi les moyens de devenir cette grande joueuse qu’Olivier pense que tu peux devenir. »

Je voulais être une joueuse qui en impose et qui laisse une trace auprès des jeunes joueuses. Quand elles arrivent en équipe de France, je voulais qu’elles se sentent bien accueillies, qu’elles ressentent cette chaleur, cette bienveillance. Je voulais aussi qu’on ait cette éthique de travail, ce sérieux. Qu’on comprenne que lorsqu’on arrive en équipe de France, c’est quelque chose de sérieux. Et puis, collectivement, on a commencé à prendre conscience qu’on pouvait battre tout le monde.

Tu as disputé six finales avec l’équipe de France et remporté trois titres : deux finales mondiales, deux finales olympiques et deux finales européennes. C’est un ratio remarquable non ?

Oui, c’est vrai. Et pourtant, j’ai parfois le sentiment de ne pas avoir suffisamment apprécié tout cela. C’était très dense. Pendant un temps, l’équipe de France n’atteignait pas systématiquement les derniers carrés. Mais à partir de 2016, c’est devenu presque une évidence. On arrivait en compétition en se disant : « On va au dernier carré. On ne peut pas sortir avant. » Et quand on sort avant, comme en 2019, on se dit : « Ce n’est pas possible. »

Aux Jeux de Tokyo, il y a ce moment particulier autour du match contre le Brésil, avec une réunion très tendue. Est-ce que c’est un tournant ?

Il y a en effet une réunion où certaines choses sont dites. Je ne vais pas rentrer dans tous les détails, mais il y a beaucoup de tensions. Et surtout, on sait qu’avant le Brésil, c’est le match couperet : on gagne, on reste ; on perd, on fait nos affaires et on rentre. Cette réunion-là clashe un peu, parce qu’il y a des choses qui devaient être dites. Et là, quelque chose bascule. C’est pour ça que ce titre olympique est incroyable.

Et, même si je ne suis évidemment pas objective, je pense que c’est l’une des plus belles équipes de France. À mes yeux, on était complètes partout. On avait des joueuses parmi les meilleures du monde à quasiment tous les postes : arrière, demi-centre, pivot, gardienne…

La finale olympique contre la Russie reste, pour toi, le match absolu ?

C’est marrant parce qu’avec Grâce (Zaadi), récemment, on en a parlé. S’il y a bien un match que j’aimerais revoir, c’est cette finale. Je n’ai aucun souvenir de la physionomie de la finale contre la Russie. C’est quand même fou. Stratégiquement, avant cette finale, on était prêtes. Je pense que c’est surtout la manière dont on l’a préparée et construite. Dans nos têtes, tout était clair. On travaillait énormément : beaucoup de vidéo, individuellement et collectivement.  On avait un plan stratégique au millimètre près. Quand j’y repense, on avait tout prévu : ce qu’elles allaient faire, mais aussi tout ce que nous voulions faire. C’était incroyable.

Tu es l’unique internationale guyanaise*. Est-ce que la représentation de ce territoire a pris une place particulière dans ta carrière ?

Participer aux Jeux de Rio, au Brésil, c’était une immense fierté en tant que Guyanaise. J’ai toujours voulu que de jeunes guyanaises et de jeunes guyanais puissent se reconnaître à travers moi et se dire : « C’est possible. On peut y arriver. » Même si nous sommes un territoire parfois mis de côté par la France, nous pouvons réussir, avec toute la force, l’envie et la hargne que nous avons. Je voulais surtout que les gens, là-bas, soient fiers de moi. Qu’ils puissent se dire : « C’est une belle représentante. Elle donne une belle image de la Guyane et elle a toujours un mot pour elle. »

Léon Marchand est actuellement victime d’une campagne dénigrement pour ne pas avoir exprimé une opinion politique. Qu’en penses-tu ?

Je voulais en effet évoquer cette polémique autour de Léon Marchand et sur la légitimité des sportifs à parler de politique. Certains lui reprochant de ne pas avoir pris position contre l’extrême droite. J’aimerais dire quelque chose à toutes ces personnes. Quand Kylian Mbappé, Jules Koundé ou d’autres sportifs prennent position sur des sujets politiques, on leur dit parfois : « Vous êtes des sportifs, ce n’est pas votre problème, vous n’êtes pas légitimes. »

Mais pourquoi certains seraient-ils moins légitimes que d’autres pour parler de politique ? Je ne comprends pas.

Faut-il avoir fait de la politique pendant dix ans pour avoir le droit de s’exprimer ? Nous sommes des citoyens comme tout le monde.

Et si Léon Marchand n’a pas envie de s’exprimer, très bien. S’il dit qu’il ne se sent pas légitime, c’est aussi une réponse tout à fait valable. Il faut pouvoir l’accepter. On peut avoir des idées et des convictions, mais aussi choisir de ne pas prendre la parole. Et cela aussi, il faut le respecter.

Est-ce que tu envisages aujourd’hui de jouer un rôle pour le territoire de la Guyane, que ce soit dans la politique, l’associatif ou un autre domaine ?

J’aimerais beaucoup. J’ai eu la chance d’avoir des parents qui m’ont sensibilisée à ces questions. Ma mère est assistante sociale et mon père est dans la politique. J’ai aussi eu une grand-mère qui m’a beaucoup appris à m’intéresser à l’actualité. Chez nous, on regardait le journal télévisé tous les soirs. On suivait ce qui se passait dans le monde. Cela m’a donné une certaine culture générale et une vraie curiosité. Aujourd’hui, même si je n’ai plus grand-chose à publier sur les réseaux concernant le handball, je les utilise pour parler de faits d’actualité et de sujets qui me paraissent importants. Tout ce qui concerne les enfants et la pédocriminalité me touche particulièrement. Certains sujets politiques aussi sont des thèmes sur lesquels j’ai envie de m’exprimer.

J’ai aussi un côté un peu militant : je dis ce que je pense, que cela plaise ou non. Cela a parfois fait grincer des dents.

Je ne me suis jamais cachée. J’ai toujours dit ce que j’avais à dire. Mais ce sont des choses qui se préparent en amont. Ce genre de rôle se construit.

*côté masculin, Luc Tobie compte 1 sélection (en 2021).