L’ancien pivot et capitaine de l’équipe de France (220 sélections, 425 buts de 2005 à 2020), sacré champion olympique (2012), double champion d’Europe (2010 et 2014) et quatre fois champions du monde (2009, 2011, 2015 et 2017) met un terme à une carrière professionnelle longue de 22 saisons. Membre du Hall of Fame de l’équipe de France depuis 2023, Cédric Sorhaindo révélera bientôt sa future destination : il exercera des responsabilités dans un club européen.
Prendre la décision d’arrêter a-t-il été un cheminement complexe ?
J’y pensais depuis pas mal de temps. Certaines situations qui se sont déroulées tout au long de la saison m’ont aussi poussé à faire le choix d’arrêter. Même si je pouvais encore, je pense, prolonger d’une année ma carrière, à un certain moment, il vaut mieux ne pas faire la saison de trop. Voilà, le temps était venu.
Qu’est-ce que tu retiens justement de ta dernière expérience à Beşiktaş qui est une destination assez rare pour un joueur de ton calibre ?
J’étais très fier d’être dans ce championnat dont on ne parle pas énormément. C’était l’idée de mettre un peu plus de lumière sur le championnat. C’était une nouvelle culture à découvrir, un nouveau challenge, avec un coach que je connaissais déjà depuis les années passées à Barcelone, qui voulait vraiment mettre quelque chose de fort en place. Donc il a fait appel à moi.
As-tu pris plaisir dans ce rôle de grand-frère et de leader ?
Oui. Mais avant ça, c’est quelque chose qui m’intéressait : de toujours faire en sorte que l’héritage ou l’expérience partagée fasse qu’on retienne l’homme, pas seulement le joueur. Au niveau humain, j’ai rempli la mission. Ensuite oui, j’ai vraiment pris plaisir parce que, comme je dis, c’était aussi une découverte pour moi, une nouvelle culture.
As-tu le sentiment d’avoir contribué au développement du handball en Turquie ?
L’un des arguments de ma venue était que l’entraîneur du club (Oliver Roy Camino) est aussi l’entraîneur de la sélection turque. 70 % de la sélection turque est composée de joueurs de Beşiktaş. Donc cette année, on a vraiment dominé le championnat sur ces trois saisons. Et on conclut avec les meilleurs résultats obtenus pour la fédération turque. Je pense que c’est quelque chose qui en dit long sur le projet qui a été mis en place.
Le petit gars qui a commencé le hand à la Martinique, quand il regarde le parcours de Cédric Sorhaindo, est-il fier ?
J’y ai pensé pour essayer de mettre des mots sur ce que je ressens.
Je ne pourrais pas remercier tout le monde… De mes premiers pas à la Gauloise à mes derniers pas à Beşiktaş, je me suis toujours senti libre sur le terrain. Je me suis toujours focalisé sur le processus sans forcément attendre de grands résultats. Donc à la fin, se rendre compte de ce qu’on a accompli maintenant… Parce que certaines personnes retiendront forcément les titres, mais moi je mettrai beaucoup plus d’importance sur le processus de l’équipe. Comme j’ai dit, les titres restent sur les étagères et on les oublie parce que les équipes continuent à gagner. Mais surtout, je voudrais qu’on se rappelle de moi comme une personne et non comme un joueur.
C’est ce qui va te guider aussi dans ton futur rôle auprès des joueurs que tu vas encadrer désormais ?
Je suis toujours resté moi-même, des premiers pas à la Gauloise jusqu’aux dernières années à Beşiktaş, et c’est ce qui me définit. La reconnaissance vient des joueurs, des entraîneurs, des bénévoles de clubs ou des dirigeants. Parce que tout ce que j’ai toujours dit, je le respecte vraiment. Je fais les choses comme je le sens, en étant moi-même, et je n’ai pas envie d’afficher un visage différent.
Tout ce parcours m’a formé afin d’avoir cette paix intérieure et avoir le sentiment d’avoir apporté quelque chose par rapport aux objectifs que je m’étais fixés.
Parce qu’au final, 22 ans de carrière à très haut niveau, 74 titres… ça, c’est vraiment pas mal. Ce n’est pas pour me vanter, mais j’ai participé au premier titre du PSG, j’étais à Barcelone quand le Barça recommençait à dominer, je suis parti en Roumanie et on redevient champion, j’arrive en Turquie…
Ton carnet d’adresses est bien fourni et tu as noué de solides amitiés…
Je remercie toutes les personnes qui m’ont donné l’opportunité de pouvoir m’exprimer. Et surtout, il y a tous les gens qui ont fait partie de l’expérience. Il y a énormément de joueurs que j’ai rencontrés. Et l’impact que j’ai eu, ce n’est pas seulement avec les joueurs de mon équipe. Par exemple, j’ai conseillé certains joueurs d’autres équipes. Et justement, quand j’annonce que j’arrête, des joueurs d’autres équipes me disent : « Merci d’avoir défendu le championnat turc, merci pour tout ce que tu nous as apporté. »
Culturellement aussi, tu as grandi aux Antilles, ensuite tu es arrivé en métropole (Angers, Toulouse, Paris) puis il y a eu Barcelone, la Roumanie, la Turquie…
Non, c’est vrai. Je dirais que l’histoire est simple. Quand j’ai commencé le hand en Martinique, mon premier objectif, c’était déjà de pouvoir atteindre la métropole et simplement faire du hand. Même pas forcément dans le domaine professionnel : juste jouer au hand. Parce que ça m’a permis de surmonter mes traumas, certaines choses que je vivais. Souvent, j’étais seul, avec des problèmes personnels. Et le hand m’a apporté des valeurs dans lesquelles je me reconnaissais.
Ensuite, j’ai eu cette chance d’arriver à chaque fois dans des clubs avec des coachs ou des groupes forts, donc ça m’a fait grandir.
En métropole. Il y a eu des moments clés. Par exemple, avec Luc (Abalo), Niko (Karabatic), tous ces anciens des Experts qui te parlent de l’étranger et qui te disent : « De toute façon, tu dois partir, tu dois découvrir autre chose. »
Et tu es parti…
Donc après, voilà… Quand j’ai quitté Toulouse pour Barcelone, j’étais en pleurs. Et quand je suis arrivé à la frontière, je me suis dit : « Bon, c’est déjà une victoire. Je sors du pays, je vais apprendre quelque chose. » Et je me suis dit que même si c’était un échec, ce ne serait pas un échec parce que j’étais déjà arrivé jusque-là. Finalement, j’ai fait quelque chose que je n’aurais jamais imaginé faire autant de fois dans ma vie : découvrir des cultures. Mais pas seulement découvrir des cultures, en faire partie. C’est énorme. Et par exemple, quand j’ai quitté certains pays, j’ai même reçu des surnoms culturels locaux. Donc c’est fort. Et les enfants aussi ont été enrichis par ça. Grâce à ça, mes enfants comprennent l’anglais, un peu le turc, ils comprennent d’autres cultures, la Roumanie… Je dirais que le hand m’a donné beaucoup plus que ce que j’aurais pu imaginer.
Mais bon, ce qui me rend heureux aujourd’hui, c’est surtout de me dire que j’ai repoussé mes limites. Parce qu’au fond, je suis entré dans ce sport pour ça : toujours repousser mes limites.
Y compris physiquement où tu ne t’es pas ménagé…
Et je vais te dire quelque chose : en 22 ans de carrière, je n’ai jamais raté deux semaines d’entraînement ni trois ou quatre matchs dans une saison. En 22 ans ! Cela ne veut pas dire que je ne ressentais pas la fatigue. C’est surtout qu’à un certain moment, j’ai mis mes douleurs, mes peines, mon mal-être en standby pour toujours répondre aux exigences de l’équipe et du staff. C’est pour ça que certains parlent de guerrier. Mais moi, ce n’est pas ce que je retiens. Ce que j’espère, c’est qu’on ne se rappelle pas seulement du joueur, surtout de la personne.
Donc oui, les différentes cultures permettent de voir comment ça se passe ailleurs. Mais à la fin, quand j’arrête, je me dis trois choses : un, j’arrête au bon moment ; deux, je suis satisfait de ce que j’ai atteint ; et trois, si l’adolescent qui a quitté la Martinique, l’homme et le père que je suis devenu sont contents des résultats aujourd’hui, alors oui, je suis satisfait. Même beaucoup plus que satisfait.
Après 22 années intenses, as-tu pensé déjà à mettre en place une activité physique. Qu’est-ce que tu vas faire pour compenser, notamment ce parfum d’adrénaline ?
Ce n’est pas si compliqué que ça, mais il faut comprendre qu’après 22 ans de carrière, le corps a une mémoire. Et en général, pour retrouver une vie « normale », il faut deux ou trois ans. Donc déjà, on se prépare mentalement, parce que le premier impact est psychologique. Ensuite, il y a une continuité physique pour se maintenir : le cœur, la santé, tout ça. Je continue la musculation, les longues marches, pour garder une activité physique pendant cette phase de transition. Et puis ça fait déjà trois ans que je suis en transition. J’ai eu un accompagnement psychologique, on m’a donné des podcasts, des témoignages d’anciens sportifs… Donc il y a aussi ce travail de préparation qui rassure.
Comme mon futur poste sera encore lié au sport, aux équipes et à la compétition, je pense que ça va aussi me donner de l’adrénaline.
Comment va s’écrire la suite pour toi ?
Je souhaite faire une dédicace à la Fédération française, parce que les dirigeants m’ont permis aussi de pouvoir soutenir mon diplôme de coach professionnel, le T6. Merci à la Fédération de m’avoir accompagné durant ces deux années. Forcément, je voulais me tourner vers le monde de l’entraînement. J’ai eu des propositions d’équipes nationales, de clubs, pour aussi participer à des projets en tant que coach adjoint. Donc il y a eu beaucoup de demandes, et je me suis beaucoup posé la question, parce que c’est quelque chose que je voulais vraiment faire.
Puis une opportunité est arrivée sur un nouveau projet, dans un club que je connais déjà. Donc j’en ai discuté avec le président. Certaines personnes le savent déjà, mais ça n’a pas encore été validé ni annoncé par le club. Je ne peux pas faire d’annonce officielle mais je vais rester dans le domaine du sport, ni à Barcelone ni en France.