Conseiller technique national en charge du Beach Handball, l’ancien Barjot de Barcelone évoque la participation de l’équipe de France U17 féminine aux Jeux olympiques de la jeunesse qui se dérouleront sur le sable de Saly, au Sénégal, du 31 octobre au 13 novembre.

Te souviens-tu des émotions qui t’avaient traversées à Barcelone, en 1992 ?

Ce sont plus des sensations que des émotions. Une espèce de douceur, de facilité, un peu d’inconscience ou alors d’insouciance. Nous n’avions jamais abordé une compétition aussi bien préparés physiquement. Nous progressions, match après match. C’était l’été, nous avions bien et beaucoup travaillé à Banyuls, Stock (Stéphane Stoecklin) s’était pointé les cheveux teints en blond, le grand Denis (Lathoud) était comme une sort de chef d’orchestre de tout ça. Ces sensations sont les meilleures qu’il m’ait été donné de vivre au plan sportif et tout autour de ce que le sport est d’ailleurs capable de véhiculer.

Est-ce une pression supplémentaire de porter le maillot de l’équipe de France lors d’un événement olympique ?

Certainement, sauf que, pour nous, pour cette génération tellement particulière, subitement passée de l’ombre à la lumière alors que nos aînés étaient tout aussi talentueux, tout nous paraissait différent. Nous étions perpétuellement le nez dans le guidon. Engagés dans tout. En match, à l’entraînement, lors d’une simple partie de cartes. Toujours à fond. Tous avec ce même état d’esprit. Le hand était assez anonyme à l’époque, et nous nous étions pointés à Barcelone non pas en mode touriste parce que je rappelle à quel point nous étions préparés, mais en mode quasi normal, libres de toute angoisse ou pression, comme une famille qui va vivre le plus bel événement du monde les yeux grands ouverts. Je n’ai pas le souvenir d’une pression particulière. Sauf au moment de l’entrée dans cette salle immense lors du match pour la médaille de bronze.

Qu’est-ce qui change, dans la préparation et dans l’approche des joueuses, lorsqu’on passe d’un championnat international à une compétition olympique ?

Le Beach est d’abord un handball particulier, assez saisonnier, plutôt pratiqué l’été par des athlètes indoor qui viennent faire une sorte de pige. Là, il y a des contraintes de calendrier avec cette compétition organisée au cœur de l’automne, et c’est difficile pour tous d’être complètement disposés. Mais j’ai cette espèce de conviction que ce groupe, nourri de qualités diverses et complémentaires, possède déjà une forme d’expérience qui doit lui permettre de bien vivre ce tournoi. Il a réalisé un bel Euro, et peut aborder ces JOJ avec une ambition légitime. Je peux avoir des doutes sur certaines choses, pas sur le fait que le travail finit par payer, ou alors que chaque fois qu’il est bien fait, ça fonctionne d’une manière ou d’une autre. Globalement, notre Beach progresse et ce groupe de jeunes filles comme celui des jeunes garçons est assez représentatif de ces progrès.

Au-delà des résultats, qu’aimerais-tu que ces jeunes athlètes retiennent de cette aventure dans dix ans ?

Pour la première fois, elles vont disputer une compétition en Afrique, et ce sera un moment fort, un moment riche. Ce que j’adore dans ces compétitions planétaires, c’est que tu visites finalement le monde sans trop bouger. Les meilleurs jeunes athlètes de la planète seront réunis sur cette plage, et il faut apprécier et savourer cette union à un moment où les difficultés économiques et sociales perturbent notre quotidien. Ce que j’aimerais qu’elles retiennent, c’est cette communion qui m’avait presque choqué à Barcelone.

Le fait de jouer au Sénégal, dans un environnement et une ambiance différents de ceux qu’elles connaissent, peut-il modifier leur expérience de la compétition ?

Peut-être que ça peut, oui, en modifier l’approche, mais ça fait partie des expériences que vit chaque athlète et qui participe à sa construction. Il y aura plein d’enseignements à tirer, de choses à rendre bonnes, positives, et c’est l’affaire du staff, du groupe, c’est une sorte d’état d’esprit à nourrir et encourager.

Comme toi à Barcelone face à l’Espagne, l’équipe de France démarre son tournoi face au pays hôte, le Sénégal. Comment aborder ce match, et quelle importance doit-on accorder à la gestion de l’environnement autour des rencontres ?

Il faut l’aborder, celui-là et les suivants, le plus naturellement du monde. L’équipe est bien préparée, elle a des certitudes. Il y a des choses à manager collectivement, mais avec son cœur, son tempérament, elle doit être en capacité de bien négocier cette première journée.

Si tu devais donner une seule consigne aux joueuses avant leur premier match, quelle serait-elle ?

Je leur dirais de ne penser qu’au jeu, le jeu aux sens technique et tactique, de ne penser qu’à ça et au plaisir qui lui est lié. A cette unique condition, les choses pourront s’enchaîner.

Quelles sont les principales forces de cette génération et sur quels points doit-elle encore progresser pour rivaliser avec les meilleures nations ?

Cette équipe dispose d’une super défense avec des filles qui ont du tempérament. Il y a des grandes joueuses qui couvrent, des plus petits gabarits capables de provoquer des passages en force. Elle dispose aussi des deux gardiennes complémentaires. Eloïse Laborde est un leader qui doit accepter ce statut sans se mettre de pression supplémentaire. Vraiment, il y a de quoi faire partout, au poste de pivot, de spécialiste. Je pense que cette équipe est la plus complète et complémentaire de notre jeune histoire avec des finisseuses fortes sur les extérieurs. Il faudra juste qu’elles parviennent à ne pas trop se disperser dans les émotions, à faire montre de maturité pour garder la ligne. Une joueuse heureuse est une joueuse qui ne pense plus. Cet été, à Zagreb, peut-être y a-t-il eu un peu trop de dispersion. 

Avec une préparation extrêmement courte, le premier jour de compétition risque d’être déterminant…

Elles disposeront de trois journées de préparation avant le départ, mais elles ont un vécu déjà assez dense pour ne pas dire qu’elles partent de zéro. J’aime bien cette phrase de Gainsbourg qu’il a emprunté à Corneille : Quand on n’a pas ce que l’on aime, il faut aimer ce que l’on a.

En quoi une compétition comme les JOJ peut-elle représenter un tournant dans le parcours des jeunes filles ?

Toute chose est déterminante pour la suivante. A quelle échelle ? Ça dépendra des athlètes, de leur histoire. Ce qui est sûr, c’est que lors d’une telle compétition, tu prends des jets dans la gueule, la pression du ballon n’est plus du tout la même. Ça me paraissait d’ailleurs étrange lorsque je jouais, mais c’est juste vrai. Et puis il y a cet aspect sélection qui te fait aller au plus vite, au plus efficace. Quand tu es en réussite, tu en retires des acquis extraordinaires. Il y a tellement de choses à recevoir via un tel événement.

Il y a de plus en plus de jeunes qui pratiquent. Quelles sont les principales difficultés pour en attirer de nouveaux et les fidéliser ?

Les infrastructures, l’aspect calendrier aussi. Mais il y a de plus en plus de dirigeants et d’entraîneurs formés à qui on a donné les bases pour participer au développement du Beach, parfois dans une sorte de « démerde » rafraîchissante. On doit continuer à être vigilant sur les charges physique, mentale, parce que l’enchaînement des deux handballs peut générer des difficultés, mais il y a de plus en plus de ressources humaines qui ont envie de donner de l’énergie à ce handball-là, et de plus en plus de candidats pour jouer. Les graines ont germé, les plants commencent à pousser, mais il faut attendre encore un peu pour la récolte.

En quoi les Jeux olympiques de la Jeunesse peuvent-ils servir de vitrine pour faire connaître davantage cette pratique ?

Ils sont un atout évident, mais là encore, je ne peux mesurer l’échelle ? Les gens ont des sujets de préoccupation assez importants en ce moment, et le Beach aux JOJ n’est pas une priorité absolue. Après, il y a d’autres questions : est-ce que notre équipe va briller ? Est-ce qu’elle va attraper une médaille ? Est-ce que les joueuses vont déclencher quelque chose de fort ? Je n’en sais rien, et je ne sais pas l’écho qui en sera fait. La génération 94/95 avait participé au Festival olympique de la jeunesse européenne à Trabzon, en Turquie, en 2011, un événement extraordinaire qui n’avait eu qu’un écho ordinaire. Alors je préfère me concentrer sur mon boulot principal qui pourrait se résumer ainsi : faisons bien notre travail. Pour le reste, j’apprécie aussi de voir de jeunes entraîneurs passionnés par cette mission de transformer notre discipline. C’est rassurant. Réconfortant.

Pendant ces JOJ, Philippe Bana défendra l’idée de l’introduction du Beach aux Jeux de Brisbane, en 2032. Aurais-tu imaginé, lorsque tu as lancé le Sandball il y a trente ans que l’on pourrait jouer sur le sable aux Jeux olympiques ?

Jamais. Même en démarrant l’activité Beach, je considérais cette idée comme une merveilleuse utopie. Mais ce sujet est intéressant. Il y a, chez certains, l’appréhension que le Beach puisse sortir le handball des Jeux, alors que la problématique ne se pose pas en ces termes. Le Beach est universel, accessible, et correspond bien aux canons olympiques avec l’égalité hommes-femmes, l’attractivité pour les jeunes, sa simplicité opérationnelle, sa durabilité. C’est une discipline dynamique, spectaculaire avec des formats courts, faciles à suivre, et un fort potentiel médiatique. Le hand indoor a démontré sa capacité de séduction, au Beach maintenant, d’emboiter ce pas. Mon seul souhait et que l’un n’handicape pas l’autre, parce que je suis au contraire convaincu qu’ils sont complémentaires, et je voudrais d’ailleurs, une fois encore, être porteur de ce message d’ouverture d’esprit : Laissons les deux disciplines se nourrir l’une de l’autre.