Au sein de l’équipe de France féminine A, Françoise Nicole occupe une fonction encore peu connue : elle est chargée de l’accompagnement du projet de performance. Après plusieurs années auprès des jeunes internationales, elle a rejoint le groupe A avec une mission qui dépasse le seul suivi individuel des joueuses. Identité collective, coopération au sein du staff, régulation émotionnelle, clarification des attentes et accompagnement socioprofessionnel : elle revient sur les contours de son rôle, sa manière de travailler et les perspectives qu’elle envisage.
L’intitulé de ta fonction est assez inédit au sein d’une équipe de France A. Que signifie exactement « accompagnement du projet de performance » ? Quels sont les contours de ta mission ?
Pour commencer, il faut expliquer ce que l’accompagnement de la performance n’est pas : ce n’est pas de la préparation mentale.
Ce travail n’est pas nouveau dans la filière féminine. Depuis de nombreuses années, sous l’impulsion d’Éric Baradat, il existe un accompagnement global des athlètes au sein du PPF féminin. Avec mon passage chez les U20 et mon collègue Éric Calcanini, nous avons ensuite élargi cette approche en travaillant également sur le collectif des joueuses en situation de compétition.
L’accompagnement de la performance se situe donc à plusieurs niveaux. À l’échelle du collectif, il s’agit de travailler sur l’identité du groupe, de clarifier les rôles et les coopérations entre les différents acteurs d’un même système. L’objectif est de faire de chaque événement une occasion de progresser. Cela passe notamment par des débriefings et par des dispositifs de recueil des informations et des ressentis, aussi bien individuels que collectifs. Il faut que nous puissions partager ces informations et avancer dans une direction commune.
Au fond, cette mission est assez vaste. Elle concerne les individus, leurs relations, la place de chacun au sein du staff et le fonctionnement global du système.
On serait donc davantage dans le management et l’animation d’un collectif que dans une approche psychologique individuelle ?
Oui, c’est exactement cela. Je ne veux pas enfermer cette fonction dans une case, mais elle se rapproche davantage du management et de l’animation d’un groupe ou d’un projet que de la préparation mentale. Cela ne signifie pas que je ne travaille pas avec les individus. Je veux qu’ils puissent avoir en face d’eux quelqu’un qui sache les écouter et les aider à faire les meilleurs choix pour eux-mêmes.
Mes interventions peuvent prendre des formes très différentes. Par exemple, Sébastien m’a demandé de revoir les temps-morts du dernier championnat du monde, afin d’analyser sa posture, son langage et sa manière d’intervenir. Depuis que nous travaillons ensemble, j’étudie également ses discours d’avant-match pour lui faire un retour sur différents éléments.
Tu interviens donc après coup, avec l’analyse de ce qui s’est passé, plutôt qu’en amont pour lui souffler des éléments de langage ?
Exactement. Je lui apporte un regard extérieur sur sa propre pratique. Il peut ensuite tenir compte de mes observations, ou non. C’est lui qui décide : il reste le patron. De mon côté, je lui offre une sorte de rétroviseur.
Cette capacité à analyser l’activité repose aussi sur ma connaissance du handball. Je ne suis pas certaine que je pourrais intervenir de la même manière dans un autre environnement sportif.
Une équipe de France ne fonctionne pas uniquement pendant les stages et les compétitions. Il y a aussi tout le travail réalisé entre les rassemblements, parfois de manière assez solitaire. Comment ta mission se déploie-t-elle pendant ces périodes ?
Mon rôle est assez particulier, notamment en raison de mon parcours et de mon évolution au sein de la Fédération.
J’ai beaucoup travaillé sur l’accompagnement socioprofessionnel avec Laurent Frécon. Cet été, nous avons réalisé, avec Sébastien, environ 45 entretiens autour de l’état des troupes et du groupe élargi de l’équipe de France. Je travaille actuellement à accompagner individuellement les joueuses sur ces questions.
Ma présence auprès d’elles pendant les stages me permet aussi de poursuivre ce travail, de leur expliquer certaines choses et de les guider dans leurs démarches. L’idée est de les accompagner tout au long de leur carrière.
Cette dimension socioprofessionnelle est très importante.
Comment Sébastien Gardillou t’a-t-il convaincue de le rejoindre ?
Très sincèrement, j’ai mis du temps à accepter cette mission. Lorsque Éric m’avait proposé de rejoindre les U20, j’avais apprécié la confiance qu’il m’accordait, mais je n’étais pas convaincue au départ. Au bout de cinq ans, j’étais toutefois persuadée que le modèle que nous avions construit avait du sens, aussi bien pour la performance collective que pour le développement des individus.
Pour l’équipe de France A, je m’interroge encore. Les besoins sont différents, et je ne peux pas affirmer d’emblée que ce qui fonctionne chez les U20 sera aussi pertinent à ce niveau. Mais la confiance qui m’est accordée et la diversité des missions proposées me laissent penser que je peux effectivement jouer un rôle.
Le staff des A compte environ une douzaine de personnes. Chacun a son métier, ses contraintes et ses priorités, qu’il s’agisse de technique, de la logistique, des soins, de la préparation physique ou de la communication. Comment interviens-tu pour fluidifier le fonctionnement et permettre à chacun de donner le meilleur de lui-même ?
Mon champ d’action est encore en construction. Nous cherchons à déterminer ce qui sera réaliste et réalisable, car je suis quelqu’un de très pragmatique. J’ai, par exemple, travaillé sur le débriefing du dernier stage. J’ai préparé un questionnaire, puis les membres du staff ont reçu une synthèse des tendances générales et des ressentis exprimés. J’ai ensuite animé la réunion de débriefing.
L’objectif était de permettre à chacun de s’exprimer, y compris lorsque les retours sont négatifs ou difficiles à entendre. Il faut que les choses puissent être dites, entendues et prises en compte, pour que nous puissions repartir avec de nouvelles décisions et continuer à faire progresser le système.
Sébastien m’a laissé toute ma place dans cet exercice. J’ai organisé les temps de parole et animé la réunion. Bien sûr, c’est lui qui conserve le dernier mot, mais il me permet de contribuer à la fluidité des relations au sein du groupe.
Lorsque tu animes un débriefing, tu es à la fois dans une position de facilitatrice et dans celle d’un membre du staff qui a ses propres ressentis. Arrives-tu à prendre suffisamment de recul ?
Je n’ai pas trop de difficultés à changer de position. Je fais partie du groupe, donc je peux moi aussi recevoir une remarque ou exprimer un désaccord. Il faut l’accepter. Mais je suis également très discrète dans le fonctionnement collectif. Je veille à ce que chacun puisse dire les choses et que les échanges restent acceptables pour tous. Je suis formée à ce type de démarche, et je pense que cela joue un rôle important. Les gens doivent se sentir bien, se sentir écoutés et avoir le sentiment que ce qui leur est dit est pris en compte. C’est justement lorsque ces conditions ne sont plus réunies que les staffs peuvent finir par exploser.
Tu as déjà vécu ces situations avec les U20, mais ton arrivée en équipe de France A représente une nouvelle étape. Comment as-tu vécu ce premier stage de septembre, tant sur le plan personnel que professionnel ?
J’ai été agréablement surprise par la fluidité du fonctionnement de l’équipe de France féminine lors de ce stage. J’avais imaginé beaucoup plus de complexité, compte tenu du nombre de personnes impliquées dans le système. Finalement, j’ai trouvé l’ensemble assez fluide.
Sur le plan personnel, je dois reconnaître que la possibilité d’accéder à l’équipe de France A m’avait un peu perturbée quelques mois auparavant. Mais lorsque les choses ont réellement commencé, je me suis sentie bien et tranquille. J’ai été très bien accueillie, aussi bien par le staff que par les joueuses.
Le match à Lyon, avec 10000 spectateurs, m’a également fait prendre conscience de l’ampleur de ce que je vivais. J’ai trouvé cela extraordinaire. À ce moment-là, j’ai peut-être vraiment réalisé la chance que j’avais d’être à cet endroit, ce jour-là.
En effet tu as retrouvé des joueuses issues de la filière…
Je connais effectivement déjà toutes les joueuses, notamment grâce à mon travail auprès des équipes de France jeunes et à l’accompagnement socioprofessionnel. Je ne débarque donc pas en terrain inconnu. Je connais leurs parcours et je vois à quels endroits je peux les aider.
Sur la performance collective de l’équipe A, je tâtonne encore. Je ne vais pas prétendre le contraire. Mais cela ne m’effraie pas. Nous verrons ce que cette expérience produit et, si nous constatons que cela n’a pas autant de sens que prévu, nous ferons autrement. Ce ne sera pas un problème.
Je reste néanmoins profondément convaincue de l’intérêt de cette démarche. Les staffs des équipes de France sont devenus de grosses organisations, avec de nombreux intervenants. Travailler à une cohérence globale est un enjeu fort pour la performance.
Les semaines internationales qui jalonnent la saison sont importantes, mais la grande compétition reste le juge de paix. À l’approche de l’EHF EURO 2026 en Pologne, es-tu impatiente de découvrir ce contexte ?
« Impatiente » n’est pas le mot juste. Je suis plutôt en vigilance. Je me dis que tout ce que nous faisons maintenant doit nous permettre de mieux travailler au moment de la compétition. Les trois prochaines occasions majeures de préparation sont importantes, et je pense que mon travail peut y avoir une réelle utilité. En situation de compétition, tout va très vite. Comme je ne connais pas encore ce niveau d’enjeu avec l’équipe de France A, je ne suis pas certaine d’être immédiatement totalement efficace pendant le championnat d’Europe. Je vais aussi être en apprentissage. Je ne vis donc pas cette échéance dans l’excitation, mais plutôt en élevant mon niveau de vigilance.
As-tu déjà imaginé à la manière d’intégrer tes interventions pendant une telle compétition ? Pourras-tu t’appuyer sur ton expérience avec les U20 ?
À terme, je pense qu’il faudra réussir à délimiter des temps de travail avec les joueuses. Pour cette première compétition, je ne suis pas certaine que nous aurons réellement l’occasion de le faire, en dehors d’éventuelles situations d’urgence.
Travailler avec les joueuses sur ces questions s’apprend. Avec les U20, j’appelais cela les « ateliers performance ». L’idée est que les joueuses puissent progressivement mettre en place ces temps de manière autonome.
On lit régulièrement dans la presse que les joueuses se sont réunies, qu’elles ont échangé et qu’elles ont trouvé ensemble des solutions. C’est une démarche qui peut être construite et accompagnée.
Aujourd’hui, j’ai besoin de mieux connaître le groupe et de comprendre ses attentes avant de proposer quelque chose de plus structuré. Mais cela ne m’inquiète pas. Je pense que nous pourrons délimiter des temps de travail autour de certaines questions, notamment la contagion émotionnelle et le partage du leadership entre les joueuses.
Tu as bien précisé que tu n’interviens pas dans la préparation mentale. Si une joueuse ou un membre du staff souhaite échanger individuellement avec toi, quel est le process ?
Je rencontre les joueuses individuellement, mais mon travail porte plutôt sur les aspects professionnels et sportifs. Nous avons réalisé des entretiens individuels avec Sébastien afin que chacune puisse définir, avec lui, des objectifs partagés. Il s’agissait de questions techniques, liées au terrain, aux attentes de l’entraîneur et au projet de jeu.
Ce sur quoi nous travaillons réellement, c’est la qualité du jeu. Il s’agit de fluidifier la communication entre les différents acteurs, toujours au service du jeu, rien que du jeu.
Ton parcours de technicienne et ta connaissance du handball constituent un point fort pour mieux appréhender les performances et les choix techniques qui impactent les joueuses. Est-ce une dimension importante de ton intervention ?
Nous travaillons notamment sur ce que nous appelons les attentes réciproques. Dans le travail mené auparavant avec Éric Baradat, on parlait plutôt d’exigence réciproque. Pour ma part, je préfère parler d’attentes.
Qu’est-ce que l’entraîneur attend de l’athlète ? Et qu’est-ce que l’athlète attend de l’entraîneur ? Cela concerne sa place dans le jeu, son rôle dans le dispositif et ce que chacun attend de l’autre à un moment donné.
Lorsque ces attentes sont alignées, les choses fonctionnent généralement plutôt bien. Mon rôle consiste donc à faciliter les échanges et à créer des espaces où chacun peut mieux comprendre l’autre.
Tu as donc retrouvé des joueuses issues de la filière. Cette connaissance de leurs parcours constitue-t-elle un avantage considérable ?
Bien sûr. C’est une évidence, et cela me semble très cohérent avec ma conception de l’accompagnement de la performance.
Je pense qu’il est plus efficace de faire émerger des compétences au sein du système, en développant les capacités des personnes qui le connaissent déjà, que de faire systématiquement venir des intervenants extérieurs.
Je ne parle pas ici de la préparation mentale individuelle. Lorsqu’un athlète rencontre des difficultés personnelles ou émotionnelles, un professionnel extérieur peut tout à fait réaliser un excellent travail.
Mais, dès que l’on intervient dans un système complexe, je pense qu’il faut des personnes qui le connaissent bien, qui se forment et qui développent des compétences d’écoute, de questionnement et de coaching pour agir au sein de ce système. Ma place est donc facilitée par ma connaissance des joueuses, ma compréhension de leur environnement et la confiance que l’on m’accorde.
Avec cette nouvelle mission auprès de l’équipe de France A, Éric Baradat continue-t-il à te confier des missions ?
C’est une chance d’avoir rencontré Éric Baradat et d’avoir pu grandir à ses côtés. Tout ce que je fais aujourd’hui s’inscrit dans la continuité du travail que j’ai pu mener au sein du PPF. Éric a construit ce système. J’ai eu la chance d’être à ses côtés, de le voir évoluer et de grandir à l’intérieur de cette organisation. Je lui en suis très reconnaissante.
Je n’imaginais pas rejoindre les U20 lorsqu’il me l’a proposé, et j’ai longuement hésité. De la même manière, je n’imaginais pas que Sébastien me demanderait un jour de rejoindre l’équipe de France A. J’ai finalement accepté ces missions, et je mesure pleinement la chance que j’ai d’avoir la confiance de l’organisation et des personnes qui la composent. Cela fait quinze ans aussi que je travaille avec Laurent Frécon sur l’accompagnement socioprofessionnel. Aujourd’hui, je poursuis ce travail auprès des joueuses, dans une logique de continuité avec les actions que nous menions ensemble. C’est important pour moi de préserver cette continuité et de faire vivre ce qui a été construit au fil des années.
Finalement, tu as seulement changé de staff…
Oui, j’ai remplacé les juniors par l’équipe de France A, mais le reste de mes missions n’a pas changé. Je continue notamment à travailler sur les regroupements, la formation des acteurs et l’accompagnement des centres de formation. Avec mes collègues de la filière, je mène également un module de formation consacré à la détection, qui constitue un enjeu majeur pour la Fédération, notamment dans le cadre de l’objectif de détection à 100 %. J’ai simplement changé d’équipe et de staff. Je trouve cela très bien, aussi bien professionnellement que personnellement. Je tiens à travailler avec plusieurs acteurs de la Fédération et dans différents domaines, plutôt que de me retrouver dans une seule niche.