Elle avait quitté Metz pour Saint-Amand Porte du Hainaut. Une tumeur cancéreuse rare située dans l’ovaire droit l’a privée de compétition pendant plus d’un an. Après deux opérations et des séances de chimiothérapie, Julie Le Blévec, 25 ans, est de retour. L’ailière droite joue. Vit.

Te souviens-tu des émotions que tu as ressenties le 3 septembre dernier à Maurice-Hugot, au moment de l’échauffement face à Dijon ?

On avait déjà joué un match de Coupe de France, mais le premier match de Championnat marque plus franchement le début de saison. Je me souviens que j’étais très excitée. Peut-être un peu trop. Excitée de retrouver les sensations, l’adrénaline. En plus, mes parents étaient dans la salle, ils m’avaient fait la surprise de venir me soutenir sans me le dire. C’était un vrai bonheur de voir tout le monde, de se rappeler tout ce que l’on avait traversé ensemble. Je mesurais ma chance et ce plaisir retrouvé.

Ce match, c’était aussi un moyen de dire : ça y est, on passe à autre chose ?

Oui, sans doute. C’est un peu particulier en fait. Je m’entraînais déjà depuis deux mois, j’étais déjà dans cet état d’esprit d’être une simple joueuse, mais il y avait encore ce sentiment d’aboutissement : ça y est, on a réussi à revenir.

Ça fait deux fois que tu dis : on…

Bien sûr. On, c’est la famille, les proches, toutes les équipes médicales. La chirurgienne. L’oncologue. Ce programme « Rebond » avec Pierre Dantin. On a réfléchi stratégiquement sur la marche à suivre pour revenir. Et on a pensé le protocole pour qu’il soit collectif. Je n’avais pas beaucoup d’exemples de parcours similaires sur lesquels m’appuyer. On, c’est aussi bien sûr le club. J’ai toujours gardé le contact avec Sophie (Palisse, la présidente), Manon (Le Bihan). Le médecin du club m’a aussi laissé la liberté d’organiser le parcours de soins, mais il gardait toujours un oeil pour aider au besoin. Et puis il y a les cooéquipières, des filles que je côtoyais depuis trois ou quatre semaines à peine, mais qui me témoignaient de tout leur soutien. Tout ça m’a permis de me concentrer juste sur le nécessaire.

Souffres-tu encore aujourd’hui, plus d’un mois après ton retour, du fait que l’on associe ton retour à la maladie ?

Oui et non. Ça fait partie de moi parce que c’est encore récent. Si mon parcours peut être évoqué comme motif d’espoir et d’exemple, ça me ferait plaisir. Mais si je sens, chez les gens autour de moi, plus d’empathie ou un regard différent, alors non, je n’en ai pas envie. Je suis revenue. Je me sens à 100%. Je ne me caractérise plus comme malade. Je suis en rémission, il y encore une longue période pour laisser tout ça derrière moi, mais j’ai fais un très grand pas.

Outre le jour où tu as appris ta maladie, quels ont été les moments importants de ces treize derniers mois, ceux qui resteront gravés ?

Il y en a plein, bien sûr. Le premier entraînement, retoucher le ballon, juste l’avoir dans les mains, ça voulait dire beaucoup. En fait, je ne repense pas à un moment en particulier, mais plutôt à toutes les étapes en amont de la reprise. Je me souviens de la première séance chez le kiné. Je ne pouvais presque rien faire. Ma première fois à Saint Martin sport, où j’essayais de gravir de tout petits échelons. Je me souviens des deux jours d’opération, des opérations assez lourdes, difficiles à vivre. Avec le recul, il y a eu beaucoup de choses. Beaucoup d’émotions.

Es-tu une personne différente aujourd’hui ?

Oui. J’ai évolué. Une fois que tout ça est derrière, tu te poses pour réfléchir à la vie. Je crois, d’ailleurs, que quelque part, je suis aussi reconnaissante d’avoir pu vivre tout ça. J’en tire des leçons que tu ne tires traditionnellement qu’avec le temps, l’expérience. Disons que j’ai gagné du temps, justement, sur certains aspects de ma vie, sur la personne que j’ai envie d’être dans le futur. Il y a des choses que je veux et je vais tout faire pour les avoir, d’autres que je ne veux plus. Me rendre les choses plus agréables au quotidien, être plus alignée avec moi-même, c’est mon but, oui. Entre les rendez-vous, j’ai eu beaucoup de temps pour réfléchir, du temps que je n’avais pas d’habitude. J’ai réfléchi à différents sujets, j’ai réussi à voyager un petit peu aussi pour revoir les copines. Les copines du hand, bien sûr. C’est marrant, mais je me dis que je dois revenir avec plus de force, plus de sérieux encore. Je me suis rendu compte en m’éloignant que je pouvais encore augmenter mon investissement.

Quand ton corps s’affaiblissait, as-tu douté d’évoluer à nouveau à haut niveau ?

Non, je n’ai jamais douté. Je n’y ai pas pensé. J’étais dans l’optique de me dire : il faut résister. C’était difficile, y compris pour les choses les plus simples : manger, boire… Le plus petit effort était un immense défi. Alors je me disais : vas-y, mange, bois, trouve une solution, parce que c’est très important pour la suite. Certains réflexes sont revenus dès le premier jour, c’est impressionnant. Le corps n’oublie jamais ces sensations, donc ça m’a rassurée.

Réalises-tu que tu nous a privés de tes roucoulettes pendant plus d’un an ?

Désolé…

Plus sérieusement, à quel point le handball t’a-t-il manqué ?

La passion a toujours été là. Quand tu es dans la routine, des fois, tu te laisses emporter par le quotidien. Le fait de prendre du recul, m’a aussi fait comprendre qu’il y avait moyen d’aborder tout ça différemment. J’ai regardé beaucoup de matches, et je me disais : qu’est-ce que j’ai vu et que j’aimerais reprendre ? Quelle démarche à suivre pour changer les choses ? Comment je peux être plus investie ? Plus performante ?

Tu as dit dans l’Equipe : « La veille de la chimio, j’ai eu la même adrénaline qu’avant un match, où tu te prépares à affronter quelque chose. La ressemblance est à ce point frappante ? »

C’était malgré moi. A partir du moment où je savais que la chimio allait commencer, j’avais du temps, j’étais dans l’inconnue, je savais que ce serait éprouvant. La veille, il y a eu cette même montée d’adrénaline. L’envie d’y aller, de commencer… J’ai ressenti les mêmes émotions qu’avant une grande échéance. Etais-ce inconscient ? Un simple réflexe ? Je me revoie partir marcher, la musique dans les oreilles pour me conditionner. 

Camilla Herrem, ailière comme toi, a montré la même force de caractère en revenant à la compétition, cinq jours après une séance de chimiothérapie… Son exemple t’a-t-il inspirée ?

Plus que ça… C’est là où je me suis dit : on te répètes depuis le début que ton parcours peut inspirer les autres, et c’est exactement ce que je suis en train de ressentir avec Camilla. Quand je l’ai vue, cinq jours après sa chimio, même si le protocole n’était sans doute pas le même, revenir, rejouer, retrouver des sensations, je me suis dis : à moi maintenant. Et si tu te dis ça, c’est que d’autres personnes peuvent aussi se dire ça, comme je l’ai fait avec Camilla. Quel courage. Elle s’est avancée sans ses cheveux, alors qu’ils ont eu le temps de repousser chez moi, elle a fait comme si rien n’avait changé finalement.

Tu sembles admirative…

Je l’étais bien avant sa maladie. Quand j’étais plus jeune, lors d’une compétition, un Euro ou un Mondial, je ne sais plus, il y avait eu une sorte de concours pour remporter un tee-shirt dédicacé par toutes les joueuses de la Norvège. Il fallait rédiger un commentaire. Je ne me souviens pas exactement les termes que j’avais employés, mais je disais que j’aimerais avoir le poignet de Camilla Herrem et réaliser les mêmes roucoulettes. Et j’avais gagné ! Mais le tee-shirt n’est jamais arrivé. 

Comment envisages-tu la suite de ta carrière désormais ?

L’envie qui me vient en premier, la seule en vérité, c’est de jouer. Les soirs de match, tout est décuplé. Les sensations positives comme négatives. Jouer, c’est l’unique chose qui m’anime aujourd’hui. Être sur le terrain. Pouvoir m’exprimer. Participer. Aider l’équipe. Rejouer avec cette intensité, ça me fait un bien fou.